Contes de Jean CALBRIX
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Le conte qui suit est le septième du recueil. Il a été très apprécié par Laurent Bayard lors de sa recension de ce recueil dans la revue Sol'Air n°31. Les cinq sens © Les époux Saint Saëns étaient des parents comblés. Ils
avaient cinq adorables petites filles qui, à longueur de journées,
emplissaient leur vie de jeux, de rires et de chansons. L'aînée, Quinquette, avait de grands yeux clairs
papillonnant comme des ailes de mésange. Elle s'extasiait sur la féerie des
arcs-en-ciel et passait son temps à peindre toutes sortes de fleurs, faisant
naître sous ses pinceaux de merveilleux bouquets multicolores. La cadette, Narinette, avait un petit nez mutin
constamment à l'affût des senteurs de la maison. Elle furetait dans le
jardin, humant les massifs de roses, reniflant les buissons d'aubépine et
flairant le chèvrefeuille enlianant la pergola. Elle ramenait dans la maison
des brassées de fleurs qu'elle disposait avec grâce dans des vases de
camaïeu, offrant ainsi à son aînée de superbes modèles pour ses peintures. La troisième, Pavillonnette, penchait délicieusement sa
tête boucletée de rouleaux d'or, tendant l'oreille à toutes les musiques.
Elle chantait d'une voix cristalline les airs du Carnaval des Animaux qu'elle
avait entendu sur le phono du salon. La quatrième, Touchette, accompagnait Pavillonnette au
piano. Ses mains agiles couraient sur le clavier, caressant les touches noires
et blanches, faisant naître des arpèges qui vous transportaient au septième
ciel. La cinquième, Languette, était toujours fourrée à la
cuisine. Elle grappillait des miettes du quatre-quarts que sa mère
confectionnait pour le goûter, picorait dans le bocal de raisins de Corinthe
et trempait ses doigts humectés de salive dans le sucre en poudre ou la
poudre de chocolat. Cette vie faite de lumière et de parfums, de musiques,
de caresses et de sucreries aurait pu continuer à aller comme le train
voluptueux des cygnes sur les étangs du bois de Boulogne si Monsieur Saint
Saëns n'avait eu le désir subit d'avoir un garçon. Un matin, il saisit un
sécateur et une bêche, se rendit dans le jardin, coupa tous les rosiers,
retourna la terre et planta des choux. Sa femme à sa fenêtre lui cria : - Camille,
pourquoi saccages-tu les rosiers ? - Nous
avons assez de filles, ma mie. Vois les beaux choux que j'ai plantés. Sûr,
ils nous donneront un beau garçon. - Mais,
ils ne sont pas à la mode de chez nous ! - T'inquiète,
ma mie. La mode est justement faite pour changer. La première à être désappointée par ce saccage, fut la
petite Narinette. Quand l'odeur des cruciféracées lui frappa ses petites
papilles olfactives, elle poussa un cri de dégoût et courut dans la lingerie,
enfouir sa tête dans la pile de draps où sa mère glissait de temps à autre un
sachet de lavande. La deuxième à se trouver fort marrie de ce changement
brutal, fut la petite Quinquette. Elle ferma les paupières dans l'espoir de
retrouver le souvenir des palettes multicolores disparues. La troisième à être toute tourneboulée par ce
chamboulement, fut Pavillonnette. Elle en eut le sifflet coupé, et sa petite
soeur Touchette, ne l'entendant plus chanter, cessa de jouer du piano. Seule, Languette dans la cuisine, paraissait
indifférente au passage du floral au potager, et continuait à chiper du sucre
et du chocolat. Peu à peu, elles s'habituèrent au changement de décors.
Cependant, le bonheur de vivre en fut affecté. Narinette se résolut à faire
des bouquets de choux qui encombrèrent les tables, les buffet et les
vaisseliers. Quinquette ne peignit plus que ces choux-là, et ses tableaux ne
furent plus que des barbouillages vercrassants. Pavillonnette se mit à
chantonner en sourdine les airs de la Danse Macabre, et Touchette
l'accompagna en ne pianotant que sur les touches noires. Même Languette se
mit à souffrir de la situation. Sa mère, délaissant les quatre-quarts,
passait son temps à faire de la soupe aux choux. Quand la petite réussissait
à pénétrer dans la cuisine malgré la terrible odeur qui lui faisait mal au
coeur, elle ne trouvait plus de ces petites miettes qui lui ravissaient tant
le palais. Monsieur Saint Saëns allait visiter ses plantations
tous les matins avant d'aller à son travail. Des choux, il en avait mis
partout, dans les moindres recoins, au milieu des allées, devant toutes les
portes, et il fallait prendre garde de bien les enjamber si on ne voulait pas
les écraser. Il y en avait un, magnifique, trônant au milieu d'une armée de
choux de Bruxelles qui l'escortaient comme un chef d'état. Il était bien
joufflu, bien potelé, se pavanant dans son lit de terreau, et ses feuilles
externes s'étalaient comme les palmes d'un couvre-chef royal. Monsieur Saint
Saëns le choyait, le bichonnait, l'abreuvait d'eau minnérale, lui binait
délicatement la terre autour du pied, l'échenillait, le brossait, allait
jusqu'à l'épousseter, bref, c'était son chouchou et il lui portait un amour
comme il n'avait jamais porté à personne, pas même à sa mère, à sa femme ou à
ses filles. On le vit même se relever la nuit pour aller lui faire pipi
dessus car un voisin lui avait dit sans rire que l'urine était pleine de
vitamines pour ce genre de légume. Un soir que la famille était attablée devant la
désormais traditionnelle soupe aux choux, il y eut comme des pleurs d'enfants
dans le jardin. - C'est
sûrement un chat qui cherche sa compagne, fit le père. - Je ne
crois pas, Camille. C'est un enfant qui pleure, objecta la mère. - Le
petit frère ! s'exclamèrent les fillettes. Instantanément, toute la famille se précipita dehors.
Les pleurs avaient cessé ; il fallait chercher d'où ils avaient bien pu
provenir. Ils observèrent tous les choux, les uns après les autres. Bientôt,
toute la famille se retrouva en cercle autour du gros chou central. Un nuage
de piérides blanches et jaunes, ponctuées de noir, voletait au-dessus de lui.
Ses feuilles, largement étalées, bougeaient par intermittence. Le père se mit
sur la pointe des pieds et s'exclama : - Oh !
qu'il est beau ! Il venait d'apercevoir le bébé qui se prélassait dans
le coeur doux du chou. - Fais-le-nous
voir, papa, crièrent les fillettes Le père saisit Quinquette sous les bras et la hissa sur
le bord des feuilles. La fillette, ravie, observa le bébé, puis se glissa jusqu'à
lui, l'embrassa sur tout le corps et se mit à lui faire tout plein de
guili-guili. Cela dura un certain temps, et ses soeurs protestèrent car elles
voulaient, elles aussi, voir le petit frère. - Allons,
Quinquette, il faut sortir de ce chou-là, dit le père. Et il plongea ses bras dans le légume pour aller
récupérer la fillette. Puis, chacune à son tour, les autres fillettes furent
hissées sur le bord du chou pour qu'elles puissent contempler le bébé. A la
fin, la mère s'inquiéta : - Il se
fait tard. Il faut le rentrer sinon il va attraper froid. Alors le père récupéra Languette qui avait entrepris de
donner des raisins de Corinthe au bébé, puis il saisit délicatement son fils.
Celui-ci, tiré de son nid douillet et chaud comme le ventre d'une mère, se
mit à éternuer et à crier. Vite, le père l'enveloppa dans ses bras puissants
et courut à la maison le déposer dans le berceau qui avait été préparé à son
intention. Bientôt, le bébé fut entouré de toute la famille et chacun ne
cessa de le contempler. Il avait un corps splendidement harmonieux, mais
certains détails ne laissaient pas d'intriguer. - Comme
ses yeux sont petits, dit Quinquette. - Comme
son nez est minuscule, remarqua Narinette. - On voit
à peine ses oreilles, s'exclama Pavillonnette. - Et ses
mains aussi, ajouta Touchette. - Sa
bouche est microscopique, s'écria Languette. - Allons,
il est encore petit, mes filles. Tout cela grandira, dit le père, un peu
inquiet tout de même. - Comment
allons-nous l'appeler ? demanda la mère. - Prunelet,
proposa Quinquette. - Non, il
faut l'appeler Néfin, objecta Narinette. - Je
préfère Petitouïe, intervint Pavillonnette. - Oh non
! Menotte, c'est mieux, clama Touchette. - Bouchon,
il faut l'appeler Bouchon, claironna Languette. - Allons,
mes enfants, dit le père. Vos prénoms sont bien jolis mais ils font un peu
sobriquets. - Si nous
l'appelions Sansonnet, dit la mère. - Oh oui
! c'est joli Sansonnet, s'écrièrent les fillettes. - Va pour
Sansonnet, acquiesça le papa. Et le petit Sansonnet se mit à gazouiller, comme s'il
était d'accord avec ce nom de baptême. Le lendemain de cette fabuleuse naissance, monsieur
Saint Saëns se leva tôt, alla déposer un gros bécot sur le petit crâne chauve
du bébé endormi, prit une bêche et une fourche, alla dans le jardin, déterra
les choux, en fit un gros tas dans un coin, retourna la terre et replanta des
rosiers. Quelque temps plus tard, le jardin retrouva la gaieté de ses
couleurs et l'enivrance de ses parfums. Sansonnet grandit au milieu des bouquets,
des peintures, des chansons, des musiques et fut bourré de miette de
quatre-quarts que sa soeur Languette lui enfournait patiemment dans sa petite
bouche. Cependant, ses yeux restèrent minuscules, son nez
demeura insignifiant, ses oreilles, dissimulées derrière son épaisse
chevelure, avaient la taille d'un bouton de chemise, ses mains n'étaient pas
plus grosses qu'une pièce de cinq centimes et sa bouche ne pouvait laisser
passer qu'un raisin de Corinthe à la fois. Ses soeurs, au début très
attentionnées, le délaissèrent. En effet, il était incapable de discerner les
merveilleux mélanges de couleurs de Quinquette, il était insensible aux
parfums des bouquets de Narinette. Quand Pavillonnette lui chantait une
berceuse, il essayait de reprendre l'air, mais ce n'était qu'un bourdonnement
sourd et cacophonique qui sortait de sa gorge. Quand il voyait touchette
jouer du piano, il croyait bien faire en venant marteler le clavier avec ses
petits poings. Quant à Languette, elle se lassa de lui enfiler dans la bouche
les grains de sucre un par un. Ainsi, le petit garçon resta-t-il, à longueur de
journée, seul, recroquevillé dans un coin. Les parents se désespérèrent de le
voir ainsi stagner alors que ses soeurs s'épanouissaient de jour en jour.
Mais que pouvaient-ils bien faire contre cette fatalité ? Un jour, madame Saint Saëns dit à Quinquette : - J'ai
fait un bon quatre-quarts pour ta grand-mère. Va le lui porter pendant qu'il
est encore chaud. Emmène Sansonnet, cela lui fera prendre l'air. - Ah non
! je ne veux pas prendre Sansonnet. - Ne sois
pas méchante, emmène ton petit frère. Mais fais très attention quand tu
traverseras le parking du supermarché. Quinquette se résigna et, maussade, prit le panier avec
le quatre-quarts d'une main et son petit frère de l'autre. Tous deux
disparurent au bout de la rue, traversèrent la grande place et se dirigèrent
vers le supermarché dont on ne pouvait pas ne pas apercevoir l'immense
enseigne lumineuse par-dessus les immeubles. Quelque temps plus tard, Quinquette et son frère
arrivèrent à l'orée du parking. La maison de la grand-mère était tout là-bas,
de l'autre côté, pointant son faîte rougeoyant par-dessus les toits luisant
des voitures. Sansonnet tira sa soeur par la manche. - Qu'as-tu
Sansonnet ? lui demanda Quinquette. - Il y a
un loup là-bas, derrière les voitures. - Que tu
es bête ! Il n'y a plus de loup de nos jours. Un peu inquiète tout de même, elle ouvrit tout grand
ses yeux dans la direction indiquée par son frère, mais d'aussi loin qu'elle
put voir, elle ne put rien apercevoir. - Allons,
viens, fit-elle, en tirant Sansonnet par la main. Celui-ci, pris de panique, arracha sa main de celle de
sa soeur, fit trois pas en arrière et se figea sur place. - Quel
petit crétin, dit Quinquette. Reste là si tu veux, je te reprendrai au
retour. Elle s'engagea entre les rangées de voitures. Quand
Sansonnet la perdit de vue, il tourna les talons, courut jusqu'à la maison et
se jeta dans les jambes de sa mère. - Qu'as-tu,
mon poussin ? Tu n'es plus avec ta soeur, lui demanda la mère inquiète. - Quinquette
va se faire manger par le loup, hoqueta-t-il. - Qu'est-ce
que tu racontes ? - Oui, le
loup l'a emportée sur le parking. Aussitôt, elle se précipita dehors, entraînant
Sansonnet par la main, et elle courut vers le supermarché. Au passage, ils
croisèrent le papa qui rentrait du travail. Madame Saint Saëns eut bien du
mal à lui raconter ce qui se passait tant l'émotion lui nouait la gorge. - Qu'est-ce
que c'est que cette histoire de fou ? se mit à crier monsieur Saint Saëns. Et tous trois se mirent à courir vers le supermarché.
Arrivés sur le parking, les parents fouillèrent pendant une heure entre les
voitures, puis madame Saint Saëns poussa un cri. Elle venait de découvrir le
petit panier avec le quatre-quarts à moitié dévoré. Autour, il n'y avait
aucune autre trace du passage de Quinquette. - Allons
voir chez maman, dit monsieur Saint Saëns, au comble de l'angoisse. Ils rentrèrent en trombe chez l'aïeule. Elle était
penchée sur sa machine à coudre et brodait des mouchoirs. Elle leva la tête,
étonnée. - Quel
bon vent t'amène, mon fils ? dit-elle. - Tu
n'aurais pas vu Quinquette, maman ? - Non,
Camille, je pique à la machine depuis ce matin. Assurément, je ne l'ai pas
vu. Puis, elle ajouta, tout à coup inquiète : - Il est
arrivé quelque chose ? - Non,
non, maman, ne t'inquiète pas. Quinquette devait passer te voir, mais elle a
dû changer d'avis. Elle est sûrement allée voir une amie. Evidemment, monsieur Saint Saëns, plein de délicatesse,
ne voulait pas affoler sa vieille maman. Madame Saint Saëns se retourna pour
pleurer, mais cela n'échappa pas à la grand-mère. Lorsque monsieur et madame
Saint Saëns repartirent avec Sansonnet, elle se demanda pourquoi sa bru
pleurait pour une histoire pareille. Les parents passèrent au commissariat pour déclarer la
disparition de leur fillette. Un gros inspecteur à moustache prit leur
déposition et leur posa des tas de questions. - C'est
un loup qui a fait le coup, dit Sansonnet. - Tu as
beaucoup d'imagination, mon petit, fit l'inspecteur en riant. Puis se
tournant vers les parents, il leur dit pour les rassurer : - Ne vous
inquiétez pas, c'est sûrement une fugue. Je vais mettre la brigade sur le
coup. On va la retrouver votre petite fugueuse. Les époux Saint Saëns et Sansonnet rentrèrent chez eux
avec le secret espoir d'y retrouver Quinquette. Mais hélas ! elle n'était pas
là. Elle avait bel et bien disparu, et il se passa une semaine, un mois, un
an sans qu'ils ne la revissent. La police classa l'affaire et la terrible
douleur qui écrasa cette pauvre famille s'estompa car toute blessure finit
par se cicatriser. Seulement, chaque fois que leurs regards croisaient les
tableaux de Quinquette accrochés sur les murs de la salle, les larmes leur montaient
aux yeux. Un jour, les parents voulurent se distraire ; il
décidèrent d'aller au cinéma. Il y avait des lunes qu'ils n'y étaient allés.
Avant de partir, ils firent mille recommandations aux enfants : - N'ouvrez
à personne. Si nous perdons notre clef, nous fredonnerons un air du Carnaval
des Animaux. Alors vous nous ouvrirez. Une heure plus tard, alors que ses soeurs regardaient
la télé dans leur chambre, le petit Sansonnet, qui jouait aux Légos dans la
salle, appela Pavillonnette. Elle accourut, pensant qu'il avait besoin d'aide
pour monter sa tour Eiffel. Il lui dit : - Il y a
un loup derrière la porte. - Que tu
es bête ! Il n'y a plus de loup de nos jours. A l'instant où elle disait cela, il y eut des coups
sourds frappés avec le heurtoir. Pavillonnette s'approcha de la porte,
semblant n'avoir nulle peur, et elle dit : - Qui
es-tu ? Chante-nous le Carnaval des Animaux. Alors, une voix de basson entonna l'air des éléphants.
Tremblant comme une feuille, le petit Sansonnet courut se réfugier dans la
chambre avec ses autres soeurs et se réfugia sous son lit. - Allons
! ne soit pas sot, lui cria Pavillonnette. C'est papa qui nous fait une
farce. Elle tira la chevillette et la bobinette chut. La porte
s'ouvrit et ce fut un grand trou noir. La nuit pénétra dans la salle et quand
elle ressortit, Pavillonnette avait disparu. Quelque temps plus tard, les
parents revirent et s'aperçurent que la porte était entrebâillée. Affolés,
ils coururent jusque dans la chambre et virent leurs fillettes gentiment installées
devant la télé. Ils poussèrent un ouf ! de soulagement, jusqu'au moment où
ils aperçurent Sansonnet sortir de dessous son lit et déclarer : - Pavillonnette
va se faire manger par un loup. - Qu'est-ce
que tu racontes ? lui demanda ses parents. - Oui, le
loup l'a emportée tout à l'heure. Alors, les parents constatèrent que Pavillonnette
n'était plus là. Aussitôt, ils coururent dans le jardin, dans la rue, dans le
voisinage. Au petit matin, épuisés, anéantis, force leur était d'admettre la
terrible évidence : Pavillonnette avait disparu. Ils allèrent au commissariat
déclarer la disparition. Le gros inspecteur à moustache reçut leur déposition
et leur posa des tas de questions. - C'est
sûrement un loup qui a fait le coup, dit madame Saint Saëns. L'inspecteur fronça les sourcils d'étonnement. - Ne
faites pas attention, monsieur l'inspecteur, intervint monsieur Saint Saëns.
La douleur égare ma femme. C'est notre petit qui raconte ça. - Je
comprends, répondit l'inspecteur. Ne vous inquiétez pas. Cette fois, je vais
mettre les bouchées doubles. On la retrouvera votre petite fugueuse. Monsieur et madame Saint Saëns rentrèrent chez eux avec
le fol espoir que leur petite Pavillonnette serait là à les attendre. Mais,
Pavillonnette n'était pas rentrée et elle ne réapparut ni le jour suivant, ni
de la semaine, ni du mois, ni de l'année. La police classa l'affaire et la
douleur qui écrasa cette pauvre famille finit par s'estomper. Mais, quand
quelqu'un mettait le disque du Carnaval des Animaux sur le phono, tous
fondaient en larme. Un jour, les enfants construisirent une cabane dans le
jardin avec les cartons d'emballage de la nouvelle machine à laver que leurs
parents venaient d'acheter. Une fois terminée, ils s'installèrent à
l'intérieur. Touchette et Languette s'endormirent au fond de la cabane sur
des vieux chiffons qu'elles avaient disposées pour en faire des lits.
Narinette jouait à la dînette. Sansonnet la regardait faire, et faisait mine
de goûter les sauces. Monsieur et madame Saint Saëns regardaient
tranquillement la télévision dans la maison et jetaient un coup d'oeil par la
fenêtre de temps en temps pour voir si tout allait bien. Le temps était
magnifique et le soleil avivait la couleur des corsages des roses.
Subitement, Sansonnet parut inquiet et dit à sa soeur : - Il y a
un loup dehors. - Que tu
es bête. Il n'y a plus de loup de nos jours, lui répondit Narinette. Cependant, par acquit de conscience, elle huma l'air à
travers les interstices de la porte mais elle ne remarqua rien d'anormal. Elle
ne perçut que l'odeur entêtante de l'aubépine et le parfum suave du
chèvrefeuille. Rassurée, elle continua de simuler la cuisson d'un rôti sur
son petit fourneau de poupée. Lorsque, tout à coup, les deux enfants
entendirent une grosse voix qui les fit trembler de peur. - Je sais
que vous êtes ici, tas de petits cochons. Je vais souffler sur votre cabane,
et quand elle se sera volatilisée, je vous attraperai pour vous dévorer. Narinette, debout devant la porte, resta pétrifiée,
tandis que son petit frère alla se réfugier au fond de la cabane entre ses
soeurs endormies. Un vent à décorner les boeufs se mit à souffler sur la
petite cabane. Ses ululements terrifiants réveillèrent Touchette et
Pavillonnette qui se mirent à hurler de terreur. La tempête redoubla, tripla,
quadrupla, quintupla, et tout à coup, la cabane vola en éclats. Touchette,
Pavillonnette et Sansonnet, furent balayés par le souffle jusqu'à la
buanderie dans laquelle ils furent propulsés comme des balles de ping-pong.
Sansonnet se releva et courut fermer la porte. La buanderie était en brique,
bien propre à résister à toutes les tornades, et les trois enfants se
sentirent tout à coup en sécurité. Mais la pauvre Narinette, submergée par
tous les débris de carton, ne put les suivre. Un peu plus tard, les parents vinrent jeter un coup
d'oeil à la fenêtre. Le son de la télé était tellement fort qu'ils n'avaient
rien entendu. Ils furent terrifiés par la vision d'apocalypse que présentait
le jardin. Les rosiers étaient comme décapités et des morceaux de carton
gisaient dans tous les coins. Affolés, ils coururent dans le jardin et
appelèrent les enfants. Ils furent attirés par des cris étouffés parvenant de
la buanderie et ils eurent l'immense bonheur de découvrir leurs enfants
réfugiés dans cet endroit. Leur joie ne fut que de courte durée. Sansonnet leur
dit : - Narinette
s'est faite emporter par le loup. Il va la dévorer. Alors, ils coururent dans le jardin et soulevèrent tous
les morceaux de carton et tous les monceaux de feuilles. Au bout d'une heure,
force leur fut d'admettre la terrible évidence : Narinette avait disparue.
Ils se précipitèrent au commissariat. Le gros commissaire à moustaches pris
leur déposition et leur posa des tas de questions. Puis, il se voulut
rassurant : - Ne vous
inquiétez pas. Votre petite a fait une fugue. Je vais mettre toute la police
du département sur le coup. - Mais,
c'est un loup qui a enlevé Narinette ! fit monsieur Saint Saëns. - Oui,
oui, monsieur Saint Saëns. Nous le retrouverons lui aussi. Ne vous inquiétez
pas. Les époux Saint Saëns rentrèrent chez eux avec la folle
idée que Narinette était là à les attendre, mais quand ils arrivèrent,
Narinette n'était pas là. Elle ne réapparut ni le lendemain, ni au bout d'une
semaine, ni au bout d'un mois, ni au bout d'une année. A la fin, la police
finit par classer l'affaire, et la douleur de la malheureuse famille finit
par s'estomper. Seulement, quand la chaude brise de l'été apportait par la
fenêtre des senteurs de roses trémières, tout le monde éclatait en sanglots. Un jour, alors que monsieur Saint Saëns était parti à
son travail et que madame Saint Saëns était allée au supermarché faire
quelques courses, la petite Languette furetait dans la cuisine à la recherche
de quelques miettes, lorsque Sansonnet arriva et lui dit : - Il y a
un loup dehors. - Que tu
es bête ! Les loups n'existent plus de nos jours. Cependant, à moitié rassurée, elle courut voir à la
fenêtre. Dehors, une très très vieille femme, cassée en deux et portant un
panier bourré de pommes, s'approchait par l'allée du jardin. Languette ouvrit
la fenêtre en disant à son frère : - Tu
vois, ce n'est pas un loup, c'est une grand-mère. Lorsque la très très vieille femme fut à la hauteur de
la fenêtre, Languette eut un petit doute. Cette très très vieille femme avait
des chicots un peu longs, des petits yeux injectés de sang et de drôles de
petites oreilles pointues dépassant de sa coiffe. "Mais, non ! j'ai trop
d'imagination, se dit Languette. C'est à cause de mon frère, il me fiche la
trouille avec son histoire de loup" La très très vieille femme se pencha sur le rebord de
la fenêtre, prit une pomme bien rouge dans son panier et la tendit à
Languette. - Tiens,
c'est pour toi, fit-elle, d'une voix terriblement rauque. - Pour
moi ? répondit Languette, salivant déjà à la vue du beau fruit. - Ne la
prends pas soeurette, dit Sansonnet. Elle est empoisonnée. - De quoi
tu te mêles, morveux, fit la très très vieille femme. J'apporte cette pomme à
ta soeur de la part de sa grand-mère. - De la
part de ma grand-mère ? fit Languette. Et mise en confiance, elle saisit le fruit, et séance
tenante, elle croqua dedans à belles dents. Instantanément, elle devint
blanche comme neige blanche, et s'écroula sur le sol. La très très vieille
femme s'enfuit avec un rire sardonique. Le petit Sansonnet, pris de panique,
s'agenouilla auprès de sa soeur et l'appela, mais elle ne bougeait plus.
Quand les parents rentrèrent et qu'ils virent leur petite Languette allongée
sur le sol, inanimée, avec Sansonnet auprès d'elle, pleurant la tête dans les
mains, ils poussèrent des cris affreux. Puis, la mère se précipita sur le
téléphone pour appeler un médecin, et le père emporta la petite pour la
déposer dans son lit. Quand le médecin arriva, il ausculta la petite et examina
les restes de la pomme. - Votre
fille est-elle de haut lignage ? demanda-t-il aux parents. - Elle
est issue de mes plus belles roses, mais je ne saurais dire si ces roses ont
une quelconque noblesse. - Il
faudrait pourtant qu'il en soit ainsi, car la seule chose qui puisse lui
redonner vie est qu'un prince charmant vienne lui déposer un baiser sur le
front. Il rédigea une ordonnance pour le pharmacien où il
recommandait un traitement à l'élixir de prince charmant et un puissant
antisomnifère. Il vissa son stylo, prit congé et sortit, laissant ces pauvres
gens à leur angoisse. Le temps passa. Chacun à leur tour, les Saint Saëns
veillèrent Languette. Le traitement du médecin paraissait n'avoir aucun
effet. Elle semblait dormir profondément et on avait l'impression que cela
pourrait durer cent ans. Un jour, Touchette prit une décision. Elle alla trouver
sa mère et lui dit : - Maman,
il faut trouver le prince charmant dont le docteur a parlé. Comme il est de
haut lignage, il doit habiter dans la plus haute tour de la Z.U.P. d'à côté. - Mais
voyons, Touchette, tu n'y penses pas. Il y a des loups là-haut. - Que tu
es bête, maman ! Les loups n'existent plus de nos jours. - Et ceux
qui ont dévoré tes soeurs ? - Ce ne
sont que sornettes, maman. Mes soeurs sont parties se promener. Un jour,
elles reviendront. - Puisses-tu
avoir raison, fit la mère, en fondant en larmes. Mais je t'en conjure, ne vas
pas dans cette tour, je n'ai plus que toi au monde. - Bah !
tu as encore Sansonnet. - Oui,
oui, fit la mère en se ressaisissant. Je n'ai plus que vous deux au monde et
aussi ma pauvre petite Languette. Je ne voudrais pas vous perdre, vous. La petite fille ne répondit pas, mais les jours qui
suivirent, son idée continua de lui trotter dans la tête. A la fin, n'y
tenant plus, elle dit à Sansonnet : - Je vais
partir cette nuit dans la grande tour de la Z.U.P. pour y chercher un prince
charmant. Je serai de retour demain matin. - Mais,
il y a un loup dans cette tour. - Alors,
toi aussi, tu dis comme maman. - Oui,
mais moi, je sais qu'il y a un loup dans cette tour. - Bah !
je vais emmener ma flûte, et je lui jouerai le Carnaval des Animaux. Il sera
tellement ensorcelé qu'il me fichera la paix. Et le soir même, Touchette prit sa flûte et s'en alla.
Au matin, les parents furent inquiets de ne pas voir Touchette prendre son
petit déjeuner avec eux. - Elle
dort encore, cette petite fainéante, fit monsieur Saint Saëns. Alors, Sansonnet leur raconta qu'elle avait mis son
projet à exécution. Aussitôt, les parents, affolés, se précipitèrent au
commissariat. Le gros inspecteur moustachu fut dérangé dans ses mots croisés. - Encore
vous ! s'exclama-t-il. - Notre
petite Touchette a disparu dans la tour de la Z.U.P. C'est sûrement le loup
qui a fait le coup, fit monsieur Saint Saëns. - C'est
une manie, chez vous que de perdre les enfants ! s'écria le gros inspecteur
moustachu. Puis, il se radoucit et il téléphona à la caserne des
C.R.S., donnant l'ordre d'encercler la tour et de la fouiller de fond en
comble. La troupe arriva sur les lieux. Elle ne retrouva pas Touchette, mais
elle découvrit sa flûte tout là-haut sur la terrasse, entre deux cheminées.
Un locataire du dernier étage déclara qu'il avait entendu jouer de la flûte
toute la nuit et que cela l'avait empêché de dormir. Puis il avait sombré
dans le sommeil à cinq heures treize, heure à laquelle la musique avait cessé
brusquement. Les parents, informés de tous ces détails, furent
écrasés de douleur. Ils espérèrent revoir Touchette, mais ils ne la revirent
pas d'une semaine, ni d'un mois, ni d'un an. La police finit par classer
l'affaire, et la douleur de ces pauvres gens finit par s'estomper. Seulement,
lorsque Sansonnet jouait approximativement le Carnaval des Animaux sur le
piano, ils éclataient en sanglots. Après avoir perdu quatre fillettes et quasiment cinq,
monsieur et madame Saint Saëns reportèrent tout leur amour sur Sansonnet. Ils
lui payèrent de grosses lunettes qui lui permirent de réaliser combien la
féerie des couleurs est fantastique ; ils lui payèrent un gros appareil
acoustique qui lui permit de réaliser combien le Carnaval des Animaux est une
oeuvre extraordinaire ; un peu de chirurgie esthétique lui rectifia le nez et
la bouche, et ses facultés de sentir et de goûter s'en trouvèrent
développées. Il réalisa combien un parfum de chèvrefeuille ou une sucrerie
peut faire oublier le reste du monde. Il réalisa le talent prodigieux de
chacune de ses soeurs et il pleura rétroactivement sur tant de grâce
disparue. Cela le rapprocha un peu plus de la petite Languette et il se mit à
la veiller pratiquement jour et nuit. Tous les samedis après-midi, monsieur et madame Saint
Saëns emmenaient le petit Sansonnet au supermarché. C'était une grande joie
pour l'enfant de découvrir mille senteurs inconnues émanant des barils de
lessives et des rayons de fromage, mille symphonies entonnées par les
haut-parleurs placés un peu partout, mille nuances de couleurs chatoyantes
explosant de tous les emballages. Un samedi cependant, il oublia de mettre ses lunettes
et son appareil acoustique. Il traînait derrière ses parents, l'air un peu
égaré, et tout à coup, il les tira par la manche en disant : - Il y a
un loup. Les parents se retournèrent, la mine étonnée. - Que tu
es bête ! Il n'y a plus de loup dans les supermarchés. - Mais
si, là, dit Sansonnet en désignant une porte située au fond du magasin. - Bah
quoi ! fit le père en riant. Ce n'est qu'une porte qui doit donner sur une
remise. Et puis, on passe devant tous les samedis. Inquiet cependant, le père s'approcha de la porte et
frappa trois petits coups. Il y eut comme un remue-ménage derrière, des
galopades, des bruits de bidons renversés. Le père manipula la clenche avec
précaution. La porte n'était pas fermée à clef ; elle s'ouvrit sur un local
sombre comme four à micro-ondes. Monsieur Saint Saëns sortit son briquet et
l'alluma. Un capharnaüm de cartons, de caisses, de bidons encombraient la
pièce, et au fond, il vit une patère où pendait une peau de loup avec sa
tête, la gueule béante, et à côté des vêtements de très très vieille femme. - Tu vois
que j'ai raison, dit Sansonnet, arrivé sur les talons de son père. Madame Saint Saëns restait figée près de la porte,
comme terrorisée par ce qu'elle apercevait. - Il y a
quelqu'un ! cria monsieur Saint Saëns. Alors, il y eut des petits cris étouffés sortant d'une
grosse caisse sur laquelle on pouvait lire "nourriture à loups,
destination : zoo de l'Alaska". Monsieur
Saint Saëns s'approcha, et colla son oreille contre les planches. Des petites
mains grattaient derrière. - Qui
êtes-vous ? cria-t-il. Les petits cris étouffés cessèrent brusquement. - Qui
êtes-vous ? cria à son tour madame Saint Saëns qui venait de s'approcher. Il y eut une petite voix fluette, comme une musique sortant
d'outretombe : - C'est
Quinquette, c'est moi maman. Pavillonnette, Touchette et Narinette sont
avec moi. Alors, la rage de délivrer ses filles saisit monsieur
Saint Saëns. Il donna son briquet à sa femme et agrippa les feuillards qui
enserraient la caisse. Il tira comme un forcené, et au bout d'un moment, les
mains ensanglantées, il finit par faire claquer les petites bandes d'acier.
Puis, il passa ses ongles dans les lattes de bois et les arracha une à une.
La lumière du briquet éclaira peu à peu l'intérieur de la caisse et les
parents virent dans l'ombre les fillettes tassées l'une contre l'autre,
grelottant de froid et de peur. Monsieur Saint Saëns pénétra à quatre pattes dans la
caisse et serra ses filles dans ses bras. Madame Saint Saëns et Sansonnet le
suivirent, et tous s'embrassèrent, rirent, pleurèrent. Le cauchemar
s'arrêtait là et la vie allait pouvoir reprendre comme avant avec des
parfums, des couleurs, des musiques et des chansons. Vite, monsieur et madame
Saint Saëns prirent leurs fillettes dans leurs bras, les sortirent de la
caisse et coururent vers la porte. La lumière crue du magasin les aveugla.
Quelques clients qui passaient par là, eurent des mines étonnées. Un vieux
monsieur rabougri, se méprenant sur l'état de crasse des petites filles, dit
à sa femme : "On devrait interdire l'entrer des S.D.F. dans les
supermarchés". Lorsqu'ils furent arrivés à la porte du magasin, madame
Saint Saëns dit à monsieur Saint Saëns : - Mais,
où donc est Sansonnet ? - Bon
sang ! il est resté dans la remise, fit le père. Il rentra de nouveau dans le magasin et courut jusqu'à
la remise. A sa grande surprise, la porte était verrouillée. Un chef de rayon
qui passait par là lui demanda : - Que
faites-vous, monsieur. Ce local est interdit au public. - Mon
fils s'est enfermé dedans, dit le père. Vite, il faut ouvrir. Le chef de rayon courrut aussitôt chercher la clef. Il
revint avec le directeur du magasin, un gros homme avec une barbe toute
bleue. - Ce
local est désaffecté, dit le gros directeur à la barbe bleue. Il n'y a que
monsieur Leloup, le vigile, qui a la clef. Comment votre fils a-t-il pu
entrer ici ? - Mais,
la porte était ouverte, fit monsieur Saint Saëns, mourant d'inquiétude. Vite,
il faut aller chercher monsieur Leloup. - Ce
n'est pas possible, dit le gros directeur à la barbe bleue. Je ne connais pas
son adresse et il ne viendra prendre son service qu'à minuit. Revenez à cet
heure-là. Le pauvre père s'en alla, complètement tourneboulé. Il
rejoignit sa femme et ses filles à l'entrée du supermarché. Il leur expliqua
l'histoire incroyable qui venait de lui arrivée : la porte fermée à clef, le
gros directeur à la barbe bleue et le vigile, monsieur Leloup. Rentrés à la
maison, les pauvres parents furent partagés entre la joie immense d'avoir
retrouvé leurs filles et l'immense douleur d'avoir perdu leur petit
Sansonnet. Ce ne fut que rires entrecoupés de pleurs, de cris de joie
entrecoupés de sanglots. Après avoir été lavées, restaurées et vêtues de neuf,
les fillettes montèrent dans le grenier tandis que leurs parents, prostrés
dans leurs fauteuils, attendaient minuit. Quinquette se percha sur un vieux
meuble pour observer par l'oeil-de-boeuf si Sansonnet n'arrivait pas. - Dis-moi,
Quinquette, ma soeurette, lui dit Touchette, ne vois-tu rien venir du côté du
supermarché ? - Je ne
vois que la rue vide, la place vide et le parking qui se vide. Un peu plus tard, Narinette dit à Quinquette : - Dis-moi,
Quinquette, ma soeurette, ne vois tu rien venir ? - Je ne
vois que la rue vide, la place vide et le parking à moitié vide. Encore plus tard, Pavillonnette dit à Quinquette : - Dis-moi,
Quinquette, ma soeurette, ne vois-tu rien venir ? - Je ne
vois que la rue vide, la place vide et le parking vide. Et puis, tout à coup, Quinquette cria : - Il
arrive ! Touchette, Narinette et Pavillonnette montèrent sur le
vieux meuble à côté de Quinquette. Elles se bousculèrent autour de
l'oeil-de-boeuf pour voir. Tout là bas, à l'orée du parking, Sansonnet
courait. Loin derrière lui, elles eurent l'impression qu'il y avait comme un
gros homme avec une barbe bleue qui le poursuivait. Les fillettes sautèrent
du vieux meuble et descendirent quatre à quatre l'escalier pour aller avertir
leurs parents. - Sansonnet
arrive. Il est poursuivit par le directeur du supermarché, crièrent-elles. Le père et la mère se précipitèrent dehors. Au bout de
la rue, ils virent arriver Sansonnet avec un flacon dans les mains, et loin
derrière lui, une ombre qui le poursuivait. Cette ombre stoppa net en
arrivant au bout de la rue et rebroussa chemin. Peu de temps après, Sansonnet
se retrouva dans la maison. Pressé de questions, il expliqua son histoire : A l'instant où les parents sortaient avec ses soeurs de
la remise, il avait aperçu des flacons sur une étagère au fond du local. Il
était allé voir et il avait découvert parmi ces flacons, celui qu'à présent
il tenait dans les mains. Il s'en était saisi et au moment de partir, il
avait senti un loup derrière lui. Il avait entendu la porte claquer, la
serrure cliqueter et une voix sourde lui dire : - C'est
encore toi, morveux. Tu vas voir de quel bois je me chauffe. Alors, il s'était faufilé parmi les cartons et les
bidons, et s'était dissimulé dans un baril de lessive vide. Il avait attendu
deux bonnes heures pendant lesquelles, il avait entendu le loup qui fouillait
partout pour le retrouver. Puis, quand le silence s'était installé, il était
sorti de sa cachette. Il avait été attiré par une faible lumière venant du
plafond. Il avait alors empilé des bidons et des caisses pour atteindre
l'endroit d'où venait cette faible lumière. C'était un lanterneau noir de
poussière qui donnait sur la terrasse du magasin. Après avoir soulevé le
lanterneau, il s'était glissé sur la terrasse, et là, il avait senti que le
loup était de nouveau derrière lui. Il avait couru jusque sur le bord de la
terrasse, et sans lâcher la fiole qu'il avait dans une main, il s'était
laissé glisser le long d'une gouttière jusqu'au sol. Le loup, à ses trousses,
l'avait poursuivi jusqu'au bout de la rue sans pouvoir jamais le rattraper. - Mais tu
es sûr que c'était un loup, lui dit Quinquette. On a bien cru que c'était le
directeur du supermarché. - Oh !
non. C'était bien un loup. Celui-là même qui vous a enlevées. - Mais,
nous n'avons jamais été enlevées par un loup, firent les fillettes en
haussant les épaules. - Mais
par qui alors? demandèrent les parents. - Nous
n'en savons rien, il faisait bien trop noir, firent-elle sibyllines. En tous
les cas, ce ne pouvait pas être un loup. Un loup, ça ne parle pas et ça
n'offre pas de bonbons. - Nous
irons voir la police. Elle saura bien tirer l'affaire au clair, dit monsieur
Saint Saëns. Puis, il ajouta : - Mais
dis-donc, Sansonnet, qu'y a-t-il dans ta fiole ? Le petit garçon montra la fiole. Dessus, il y avait
marqué "antipoison pour pomme empoisonnée". Vite, les parents
prirent cette fiole et versèrent quelque gouttes dans la bouche de Languette.
Instantanément, elle ouvrit les yeux, bailla et s'étira, puis elle dit : - J'ai
bien dormi. Mais où est donc mon prince charmant ? Après la déposition des parents, la police encercla le
supermarché. Cinquante policiers se postèrent devant la porte de la remise.
La foule, derrière hurlait : "Loup y es-tu ? Entends-tu ? Que
fais-tu ?" Mais, contrairement aux réponses classiques du genre
"Je mets mes bretelles" ou "Je mets mon chapeau", il n'y
eut aucune réponse de ce type, ni aucune réponse d'ailleurs. Au bout d'un
moment, sous l'ordre d'un chef, les policiers défoncèrent la porte de la remise.
Ils découvrirent la peau de loup, les habits de très très vieille femme et la
caisse dans laquelle les petites avaient été enfermées. En plus, ils
ouvrirent un placard et virent qu'une cinquantaine de caissières étaient
emprisonnées là. Elles accusèrent un gros bonhomme portant une cagoule avec
une barbe bleue dépassant de cette cagoule. Le directeur, qui, curieusement, s'était fait teindre
la barbe en vert, eut beau nier qu'il n'était pour rien dans cette
séquestration des caissières, le gros inspecteur à moustache ne le crut pas.
Le directeur nia aussi être responsable de l'enlèvement des enfants et accusa
le vigile, monsieur Leloup. Là, l'inspecteur le crut car quand il demanda au
directeur d'enfiler la peau de loup, il s'aperçut qu'elle ne lui allait pas
du tout ; le directeur ne pouvait fermer la fermeture éclair sur son gros
ventre bedonnant. Malheureusement, la police ne retrouva pas ce monsieur
Leloup. Une enquête approfondit révéla qu'il était parti en Alaska. On lança
Interpol à ses trousses, mais l'Alaska, c'est grand, c'était comme chercher
une aiguille dans une meule de foin. La joie de vivre se réinstalla chez les Saint Saëns.
Sansonnet, ravi, passa son temps à admirer ses soeurs. Quinquette
rebarbouilla des tableaux magnifiques, Narinette refit des bouquets
splendides, Pavillonnette rechanta les airs du Carnaval des Animaux et
Touchette l'accompagna au piano. Mais Languette ne voulut plus manger de
pomme. Les journalistes racontèrent l'histoire des Saint
Saëns. La faculté de sixième sens de Sansonnet Saint Saëns, handicapé des
cinq sens de naissance, défraya la chronique. Plus tard, quand il fut adulte,
un directeur de radio locale lui offrit un quart d'heure d'antenne durant
laquelle, il devait répondre à des tas de questions sur les loups posées par
des auditrices avides de savoir : "Est-il vrai qu'ils pêchent des
poissons avec leurs queues", "On les gare où ?", "En
rencontre-t-on encore dans le courant d'une onde pure ?". Et quand il
répondait à chacune d'elles, avec une grande certitude, où se trouvait le
loup le plus proche, elles n'étaient jamais déçues du voyage. |