Contes de Jean CALBRIX

 

Votre serviteur a écrit quelques contes dont sept publiés chez Editinter. à la suite de l'obtention du Prix du Val de Seine en 2003.


Ce recueil pour enfants de 11 à 111 ans comporte sept contes dédiés à six de mes petits-enfants. Ils renferment des clins d'oeil à d'illustres conteurs de Charles Perrault à Roald Dahl. Il a été conçu d'une manière pédagogique dans le sens où les expressions de la langue française sont mises en situation. De plus, il est autant humoristique que philosophique. Bref, on usera et abusera de ces sept petits péchés capiteux.


 

Le conte qui suit est le septième du recueil. Il a été très apprécié par Laurent Bayard lors de sa recension de ce recueil dans la revue Sol'Air n°31.


 

 

Les cinq sens ©

 

            Les époux Saint Saëns étaient des parents comblés. Ils avaient cinq adorables petites filles qui, à longueur de journées, emplissaient leur vie de jeux, de rires et de chansons.

            L'aînée, Quinquette, avait de grands yeux clairs papillonnant comme des ailes de mésange. Elle s'extasiait sur la féerie des arcs-en-ciel et passait son temps à peindre toutes sortes de fleurs, faisant naître sous ses pinceaux de merveilleux bouquets multicolores.

            La cadette, Narinette, avait un petit nez mutin constamment à l'affût des senteurs de la maison. Elle furetait dans le jardin, humant les massifs de roses, reniflant les buissons d'aubépine et flairant le chèvrefeuille enlianant la pergola. Elle ramenait dans la maison des brassées de fleurs qu'elle disposait avec grâce dans des vases de camaïeu, offrant ainsi à son aînée de superbes modèles pour ses peintures.

            La troisième, Pavillonnette, penchait délicieusement sa tête boucletée de rouleaux d'or, tendant l'oreille à toutes les musiques. Elle chantait d'une voix cristalline les airs du Carnaval des Animaux qu'elle avait entendu sur le phono du salon.

            La quatrième, Touchette, accompagnait Pavillonnette au piano. Ses mains agiles couraient sur le clavier, caressant les touches noires et blanches, faisant naître des arpèges qui vous transportaient au septième ciel.

            La cinquième, Languette, était toujours fourrée à la cuisine. Elle grappillait des miettes du quatre-quarts que sa mère confectionnait pour le goûter, picorait dans le bocal de raisins de Corinthe et trempait ses doigts humectés de salive dans le sucre en poudre ou la poudre de chocolat.

 

            Cette vie faite de lumière et de parfums, de musiques, de caresses et de sucreries aurait pu continuer à aller comme le train voluptueux des cygnes sur les étangs du bois de Boulogne si Monsieur Saint Saëns n'avait eu le désir subit d'avoir un garçon. Un matin, il saisit un sécateur et une bêche, se rendit dans le jardin, coupa tous les rosiers, retourna la terre et planta des choux. Sa femme à sa fenêtre lui cria :

            -          Camille, pourquoi saccages-tu les rosiers ?

            -          Nous avons assez de filles, ma mie. Vois les beaux choux que j'ai plantés. Sûr, ils nous donneront un beau garçon.

            -          Mais, ils ne sont pas à la mode de chez nous !

            -          T'inquiète, ma mie. La mode est justement faite pour changer.

            La première à être désappointée par ce saccage, fut la petite Narinette. Quand l'odeur des cruciféracées lui frappa ses petites papilles olfactives, elle poussa un cri de dégoût et courut dans la lingerie, enfouir sa tête dans la pile de draps où sa mère glissait de temps à autre un sachet de lavande.

            La deuxième à se trouver fort marrie de ce changement brutal, fut la petite Quinquette. Elle ferma les paupières dans l'espoir de retrouver le souvenir des palettes multicolores disparues.

            La troisième à être toute tourneboulée par ce chamboulement, fut Pavillonnette. Elle en eut le sifflet coupé, et sa petite soeur Touchette, ne l'entendant plus chanter, cessa de jouer du piano.

            Seule, Languette dans la cuisine, paraissait indifférente au passage du floral au potager, et continuait à chiper du sucre et du chocolat.

            Peu à peu, elles s'habituèrent au changement de décors. Cependant, le bonheur de vivre en fut affecté. Narinette se résolut à faire des bouquets de choux qui encombrèrent les tables, les buffet et les vaisseliers. Quinquette ne peignit plus que ces choux-là, et ses tableaux ne furent plus que des barbouillages vercrassants. Pavillonnette se mit à chantonner en sourdine les airs de la Danse Macabre, et Touchette l'accompagna en ne pianotant que sur les touches noires. Même Languette se mit à souffrir de la situation. Sa mère, délaissant les quatre-quarts, passait son temps à faire de la soupe aux choux. Quand la petite réussissait à pénétrer dans la cuisine malgré la terrible odeur qui lui faisait mal au coeur, elle ne trouvait plus de ces petites miettes qui lui ravissaient tant le palais.

            Monsieur Saint Saëns allait visiter ses plantations tous les matins avant d'aller à son travail. Des choux, il en avait mis partout, dans les moindres recoins, au milieu des allées, devant toutes les portes, et il fallait prendre garde de bien les enjamber si on ne voulait pas les écraser. Il y en avait un, magnifique, trônant au milieu d'une armée de choux de Bruxelles qui l'escortaient comme un chef d'état. Il était bien joufflu, bien potelé, se pavanant dans son lit de terreau, et ses feuilles externes s'étalaient comme les palmes d'un couvre-chef royal. Monsieur Saint Saëns le choyait, le bichonnait, l'abreuvait d'eau minnérale, lui binait délicatement la terre autour du pied, l'échenillait, le brossait, allait jusqu'à l'épousseter, bref, c'était son chouchou et il lui portait un amour comme il n'avait jamais porté à personne, pas même à sa mère, à sa femme ou à ses filles. On le vit même se relever la nuit pour aller lui faire pipi dessus car un voisin lui avait dit sans rire que l'urine était pleine de vitamines pour ce genre de légume.

 

            Un soir que la famille était attablée devant la désormais traditionnelle soupe aux choux, il y eut comme des pleurs d'enfants dans le jardin.

            -          C'est sûrement un chat qui cherche sa compagne, fit le père.

            -          Je ne crois pas, Camille. C'est un enfant qui pleure, objecta la mère.

            -          Le petit frère ! s'exclamèrent les fillettes.

            Instantanément, toute la famille se précipita dehors. Les pleurs avaient cessé ; il fallait chercher d'où ils avaient bien pu provenir. Ils observèrent tous les choux, les uns après les autres. Bientôt, toute la famille se retrouva en cercle autour du gros chou central. Un nuage de piérides blanches et jaunes, ponctuées de noir, voletait au-dessus de lui. Ses feuilles, largement étalées, bougeaient par intermittence. Le père se mit sur la pointe des pieds et s'exclama :

            -          Oh ! qu'il est beau !

            Il venait d'apercevoir le bébé qui se prélassait dans le coeur doux du chou.

            -          Fais-le-nous voir, papa, crièrent les fillettes

            Le père saisit Quinquette sous les bras et la hissa sur le bord des feuilles. La fillette, ravie, observa le bébé, puis se glissa jusqu'à lui, l'embrassa sur tout le corps et se mit à lui faire tout plein de guili-guili. Cela dura un certain temps, et ses soeurs protestèrent car elles voulaient, elles aussi, voir le petit frère.

            -          Allons, Quinquette, il faut sortir de ce chou-là, dit le père.

            Et il plongea ses bras dans le légume pour aller récupérer la fillette. Puis, chacune à son tour, les autres fillettes furent hissées sur le bord du chou pour qu'elles puissent contempler le bébé. A la fin, la mère s'inquiéta :

            -          Il se fait tard. Il faut le rentrer sinon il va attraper froid.

            Alors le père récupéra Languette qui avait entrepris de donner des raisins de Corinthe au bébé, puis il saisit délicatement son fils. Celui-ci, tiré de son nid douillet et chaud comme le ventre d'une mère, se mit à éternuer et à crier. Vite, le père l'enveloppa dans ses bras puissants et courut à la maison le déposer dans le berceau qui avait été préparé à son intention. Bientôt, le bébé fut entouré de toute la famille et chacun ne cessa de le contempler. Il avait un corps splendidement harmonieux, mais certains détails ne laissaient pas d'intriguer.

            -          Comme ses yeux sont petits, dit Quinquette.

            -          Comme son nez est minuscule, remarqua Narinette.

            -          On voit à peine ses oreilles, s'exclama Pavillonnette.

            -          Et ses mains aussi, ajouta Touchette.

            -          Sa bouche est microscopique, s'écria Languette.

            -          Allons, il est encore petit, mes filles. Tout cela grandira, dit le père, un peu inquiet tout de même.

            -          Comment allons-nous l'appeler ? demanda la mère.

            -          Prunelet, proposa Quinquette.

            -          Non, il faut l'appeler Néfin, objecta Narinette.

            -          Je préfère Petitouïe, intervint Pavillonnette.

            -          Oh non ! Menotte, c'est mieux, clama Touchette.

            -          Bouchon, il faut l'appeler Bouchon, claironna Languette.

            -          Allons, mes enfants, dit le père. Vos prénoms sont bien jolis mais ils font un peu sobriquets.

            -          Si nous l'appelions Sansonnet, dit la mère.

            -          Oh oui ! c'est joli Sansonnet, s'écrièrent les fillettes.

            -          Va pour Sansonnet, acquiesça le papa.

            Et le petit Sansonnet se mit à gazouiller, comme s'il était d'accord avec ce nom de baptême.

            Le lendemain de cette fabuleuse naissance, monsieur Saint Saëns se leva tôt, alla déposer un gros bécot sur le petit crâne chauve du bébé endormi, prit une bêche et une fourche, alla dans le jardin, déterra les choux, en fit un gros tas dans un coin, retourna la terre et replanta des rosiers. Quelque temps plus tard, le jardin retrouva la gaieté de ses couleurs et l'enivrance de ses parfums. Sansonnet grandit au milieu des bouquets, des peintures, des chansons, des musiques et fut bourré de miette de quatre-quarts que sa soeur Languette lui enfournait patiemment dans sa petite bouche.

            Cependant, ses yeux restèrent minuscules, son nez demeura insignifiant, ses oreilles, dissimulées derrière son épaisse chevelure, avaient la taille d'un bouton de chemise, ses mains n'étaient pas plus grosses qu'une pièce de cinq centimes et sa bouche ne pouvait laisser passer qu'un raisin de Corinthe à la fois. Ses soeurs, au début très attentionnées, le délaissèrent. En effet, il était incapable de discerner les merveilleux mélanges de couleurs de Quinquette, il était insensible aux parfums des bouquets de Narinette. Quand Pavillonnette lui chantait une berceuse, il essayait de reprendre l'air, mais ce n'était qu'un bourdonnement sourd et cacophonique qui sortait de sa gorge. Quand il voyait touchette jouer du piano, il croyait bien faire en venant marteler le clavier avec ses petits poings. Quant à Languette, elle se lassa de lui enfiler dans la bouche les grains de sucre un par un.

            Ainsi, le petit garçon resta-t-il, à longueur de journée, seul, recroquevillé dans un coin. Les parents se désespérèrent de le voir ainsi stagner alors que ses soeurs s'épanouissaient de jour en jour. Mais que pouvaient-ils bien faire contre cette fatalité ?

 

            Un jour, madame Saint Saëns dit à Quinquette :

            -          J'ai fait un bon quatre-quarts pour ta grand-mère. Va le lui porter pendant qu'il est encore chaud. Emmène Sansonnet, cela lui fera prendre l'air.

            -          Ah non ! je ne veux pas prendre Sansonnet.

            -          Ne sois pas méchante, emmène ton petit frère. Mais fais très attention quand tu traverseras le parking du supermarché.

            Quinquette se résigna et, maussade, prit le panier avec le quatre-quarts d'une main et son petit frère de l'autre. Tous deux disparurent au bout de la rue, traversèrent la grande place et se dirigèrent vers le supermarché dont on ne pouvait pas ne pas apercevoir l'immense enseigne lumineuse par-dessus les immeubles.

            Quelque temps plus tard, Quinquette et son frère arrivèrent à l'orée du parking. La maison de la grand-mère était tout là-bas, de l'autre côté, pointant son faîte rougeoyant par-dessus les toits luisant des voitures. Sansonnet tira sa soeur par la manche.

            -          Qu'as-tu Sansonnet ? lui demanda Quinquette.

            -          Il y a un loup là-bas, derrière les voitures.

            -          Que tu es bête ! Il n'y a plus de loup de nos jours.

            Un peu inquiète tout de même, elle ouvrit tout grand ses yeux dans la direction indiquée par son frère, mais d'aussi loin qu'elle put voir, elle ne put rien apercevoir.

            -          Allons, viens, fit-elle, en tirant Sansonnet par la main.

            Celui-ci, pris de panique, arracha sa main de celle de sa soeur, fit trois pas en arrière et se figea sur place.

            -          Quel petit crétin, dit Quinquette. Reste là si tu veux, je te reprendrai au retour.

            Elle s'engagea entre les rangées de voitures. Quand Sansonnet la perdit de vue, il tourna les talons, courut jusqu'à la maison et se jeta dans les jambes de sa mère.

            -          Qu'as-tu, mon poussin ? Tu n'es plus avec ta soeur, lui demanda la mère inquiète.

            -          Quinquette va se faire manger par le loup, hoqueta-t-il.

            -          Qu'est-ce que tu racontes ?

            -          Oui, le loup l'a emportée sur le parking.

            Aussitôt, elle se précipita dehors, entraînant Sansonnet par la main, et elle courut vers le supermarché. Au passage, ils croisèrent le papa qui rentrait du travail. Madame Saint Saëns eut bien du mal à lui raconter ce qui se passait tant l'émotion lui nouait la gorge.

            -          Qu'est-ce que c'est que cette histoire de fou ? se mit à crier monsieur Saint Saëns.

            Et tous trois se mirent à courir vers le supermarché. Arrivés sur le parking, les parents fouillèrent pendant une heure entre les voitures, puis madame Saint Saëns poussa un cri. Elle venait de découvrir le petit panier avec le quatre-quarts à moitié dévoré. Autour, il n'y avait aucune autre trace du passage de Quinquette.

            -          Allons voir chez maman, dit monsieur Saint Saëns, au comble de l'angoisse.

            Ils rentrèrent en trombe chez l'aïeule. Elle était penchée sur sa machine à coudre et brodait des mouchoirs. Elle leva la tête, étonnée.

            -          Quel bon vent t'amène, mon fils ? dit-elle.

            -          Tu n'aurais pas vu Quinquette, maman ?

            -          Non, Camille, je pique à la machine depuis ce matin. Assurément, je ne l'ai pas vu.

            Puis, elle ajouta, tout à coup inquiète :

            -          Il est arrivé quelque chose ?

            -          Non, non, maman, ne t'inquiète pas. Quinquette devait passer te voir, mais elle a dû changer d'avis. Elle est sûrement allée voir une amie.

            Evidemment, monsieur Saint Saëns, plein de délicatesse, ne voulait pas affoler sa vieille maman. Madame Saint Saëns se retourna pour pleurer, mais cela n'échappa pas à la grand-mère. Lorsque monsieur et madame Saint Saëns repartirent avec Sansonnet, elle se demanda pourquoi sa bru pleurait pour une histoire pareille.

            Les parents passèrent au commissariat pour déclarer la disparition de leur fillette. Un gros inspecteur à moustache prit leur déposition et leur posa des tas de questions.

            -          C'est un loup qui a fait le coup, dit Sansonnet.

            -          Tu as beaucoup d'imagination, mon petit, fit l'inspecteur en riant. Puis se tournant vers les parents, il leur dit pour les rassurer :

            -          Ne vous inquiétez pas, c'est sûrement une fugue. Je vais mettre la brigade sur le coup. On va la retrouver votre petite fugueuse.

            Les époux Saint Saëns et Sansonnet rentrèrent chez eux avec le secret espoir d'y retrouver Quinquette. Mais hélas ! elle n'était pas là. Elle avait bel et bien disparu, et il se passa une semaine, un mois, un an sans qu'ils ne la revissent. La police classa l'affaire et la terrible douleur qui écrasa cette pauvre famille s'estompa car toute blessure finit par se cicatriser. Seulement, chaque fois que leurs regards croisaient les tableaux de Quinquette accrochés sur les murs de la salle, les larmes leur montaient aux yeux.

 

            Un jour, les parents voulurent se distraire ; il décidèrent d'aller au cinéma. Il y avait des lunes qu'ils n'y étaient allés. Avant de partir, ils firent mille recommandations aux enfants :

            -          N'ouvrez à personne. Si nous perdons notre clef, nous fredonnerons un air du Carnaval des Animaux. Alors vous nous ouvrirez.

            Une heure plus tard, alors que ses soeurs regardaient la télé dans leur chambre, le petit Sansonnet, qui jouait aux Légos dans la salle, appela Pavillonnette. Elle accourut, pensant qu'il avait besoin d'aide pour monter sa tour Eiffel. Il lui dit :

            -          Il y a un loup derrière la porte.

            -          Que tu es bête ! Il n'y a plus de loup de nos jours.

            A l'instant où elle disait cela, il y eut des coups sourds frappés avec le heurtoir. Pavillonnette s'approcha de la porte, semblant n'avoir nulle peur, et elle dit :

            -          Qui es-tu ? Chante-nous le Carnaval des Animaux.

            Alors, une voix de basson entonna l'air des éléphants. Tremblant comme une feuille, le petit Sansonnet courut se réfugier dans la chambre avec ses autres soeurs et se réfugia sous son lit.

            -          Allons ! ne soit pas sot, lui cria Pavillonnette. C'est papa qui nous fait une farce.

            Elle tira la chevillette et la bobinette chut. La porte s'ouvrit et ce fut un grand trou noir. La nuit pénétra dans la salle et quand elle ressortit, Pavillonnette avait disparu. Quelque temps plus tard, les parents revirent et s'aperçurent que la porte était entrebâillée. Affolés, ils coururent jusque dans la chambre et virent leurs fillettes gentiment installées devant la télé. Ils poussèrent un ouf ! de soulagement, jusqu'au moment où ils aperçurent Sansonnet sortir de dessous son lit et déclarer :

            -          Pavillonnette va se faire manger par un loup.

            -          Qu'est-ce que tu racontes ? lui demanda ses parents.

            -          Oui, le loup l'a emportée tout à l'heure.

            Alors, les parents constatèrent que Pavillonnette n'était plus là. Aussitôt, ils coururent dans le jardin, dans la rue, dans le voisinage. Au petit matin, épuisés, anéantis, force leur était d'admettre la terrible évidence : Pavillonnette avait disparu. Ils allèrent au commissariat déclarer la disparition. Le gros inspecteur à moustache reçut leur déposition et leur posa des tas de questions.

            -          C'est sûrement un loup qui a fait le coup, dit madame Saint Saëns.

            L'inspecteur fronça les sourcils d'étonnement.

            -          Ne faites pas attention, monsieur l'inspecteur, intervint monsieur Saint Saëns. La douleur égare ma femme. C'est notre petit qui raconte ça.

            -          Je comprends, répondit l'inspecteur. Ne vous inquiétez pas. Cette fois, je vais mettre les bouchées doubles. On la retrouvera votre petite fugueuse.

            Monsieur et madame Saint Saëns rentrèrent chez eux avec le fol espoir que leur petite Pavillonnette serait là à les attendre. Mais, Pavillonnette n'était pas rentrée et elle ne réapparut ni le jour suivant, ni de la semaine, ni du mois, ni de l'année. La police classa l'affaire et la douleur qui écrasa cette pauvre famille finit par s'estomper. Mais, quand quelqu'un mettait le disque du Carnaval des Animaux sur le phono, tous fondaient en larme.

 

            Un jour, les enfants construisirent une cabane dans le jardin avec les cartons d'emballage de la nouvelle machine à laver que leurs parents venaient d'acheter. Une fois terminée, ils s'installèrent à l'intérieur. Touchette et Languette s'endormirent au fond de la cabane sur des vieux chiffons qu'elles avaient disposées pour en faire des lits. Narinette jouait à la dînette. Sansonnet la regardait faire, et faisait mine de goûter les sauces. Monsieur et madame Saint Saëns regardaient tranquillement la télévision dans la maison et jetaient un coup d'oeil par la fenêtre de temps en temps pour voir si tout allait bien. Le temps était magnifique et le soleil avivait la couleur des corsages des roses. Subitement, Sansonnet parut inquiet et dit à sa soeur :

            -          Il y a un loup dehors.

            -          Que tu es bête. Il n'y a plus de loup de nos jours, lui répondit Narinette.

            Cependant, par acquit de conscience, elle huma l'air à travers les interstices de la porte mais elle ne remarqua rien d'anormal. Elle ne perçut que l'odeur entêtante de l'aubépine et le parfum suave du chèvrefeuille. Rassurée, elle continua de simuler la cuisson d'un rôti sur son petit fourneau de poupée. Lorsque, tout à coup, les deux enfants entendirent une grosse voix qui les fit trembler de peur.

            -          Je sais que vous êtes ici, tas de petits cochons. Je vais souffler sur votre cabane, et quand elle se sera volatilisée, je vous attraperai pour vous dévorer.

            Narinette, debout devant la porte, resta pétrifiée, tandis que son petit frère alla se réfugier au fond de la cabane entre ses soeurs endormies. Un vent à décorner les boeufs se mit à souffler sur la petite cabane. Ses ululements terrifiants réveillèrent Touchette et Pavillonnette qui se mirent à hurler de terreur. La tempête redoubla, tripla, quadrupla, quintupla, et tout à coup, la cabane vola en éclats. Touchette, Pavillonnette et Sansonnet, furent balayés par le souffle jusqu'à la buanderie dans laquelle ils furent propulsés comme des balles de ping-pong. Sansonnet se releva et courut fermer la porte. La buanderie était en brique, bien propre à résister à toutes les tornades, et les trois enfants se sentirent tout à coup en sécurité. Mais la pauvre Narinette, submergée par tous les débris de carton, ne put les suivre.

            Un peu plus tard, les parents vinrent jeter un coup d'oeil à la fenêtre. Le son de la télé était tellement fort qu'ils n'avaient rien entendu. Ils furent terrifiés par la vision d'apocalypse que présentait le jardin. Les rosiers étaient comme décapités et des morceaux de carton gisaient dans tous les coins. Affolés, ils coururent dans le jardin et appelèrent les enfants. Ils furent attirés par des cris étouffés parvenant de la buanderie et ils eurent l'immense bonheur de découvrir leurs enfants réfugiés dans cet endroit.

            Leur joie ne fut que de courte durée. Sansonnet leur dit :

            -          Narinette s'est faite emporter par le loup. Il va la dévorer.

            Alors, ils coururent dans le jardin et soulevèrent tous les morceaux de carton et tous les monceaux de feuilles. Au bout d'une heure, force leur fut d'admettre la terrible évidence : Narinette avait disparue. Ils se précipitèrent au commissariat. Le gros commissaire à moustaches pris leur déposition et leur posa des tas de questions. Puis, il se voulut rassurant :

            -          Ne vous inquiétez pas. Votre petite a fait une fugue. Je vais mettre toute la police du département sur le coup.

            -          Mais, c'est un loup qui a enlevé Narinette ! fit monsieur Saint Saëns.

            -          Oui, oui, monsieur Saint Saëns. Nous le retrouverons lui aussi. Ne vous inquiétez pas.

            Les époux Saint Saëns rentrèrent chez eux avec la folle idée que Narinette était là à les attendre, mais quand ils arrivèrent, Narinette n'était pas là. Elle ne réapparut ni le lendemain, ni au bout d'une semaine, ni au bout d'un mois, ni au bout d'une année. A la fin, la police finit par classer l'affaire, et la douleur de la malheureuse famille finit par s'estomper. Seulement, quand la chaude brise de l'été apportait par la fenêtre des senteurs de roses trémières, tout le monde éclatait en sanglots.

 

            Un jour, alors que monsieur Saint Saëns était parti à son travail et que madame Saint Saëns était allée au supermarché faire quelques courses, la petite Languette furetait dans la cuisine à la recherche de quelques miettes, lorsque Sansonnet arriva et lui dit :

            -          Il y a un loup dehors.

            -          Que tu es bête ! Les loups n'existent plus de nos jours.

            Cependant, à moitié rassurée, elle courut voir à la fenêtre. Dehors, une très très vieille femme, cassée en deux et portant un panier bourré de pommes, s'approchait par l'allée du jardin. Languette ouvrit la fenêtre en disant à son frère :

            -          Tu vois, ce n'est pas un loup, c'est une grand-mère.

            Lorsque la très très vieille femme fut à la hauteur de la fenêtre, Languette eut un petit doute. Cette très très vieille femme avait des chicots un peu longs, des petits yeux injectés de sang et de drôles de petites oreilles pointues dépassant de sa coiffe. "Mais, non ! j'ai trop d'imagination, se dit Languette. C'est à cause de mon frère, il me fiche la trouille avec son histoire de loup"

            La très très vieille femme se pencha sur le rebord de la fenêtre, prit une pomme bien rouge dans son panier et la tendit à Languette.

            -          Tiens, c'est pour toi, fit-elle, d'une voix terriblement rauque.

            -          Pour moi ? répondit Languette, salivant déjà à la vue du beau fruit.

            -          Ne la prends pas soeurette, dit Sansonnet. Elle est empoisonnée.

            -          De quoi tu te mêles, morveux, fit la très très vieille femme. J'apporte cette pomme à ta soeur de la part de sa grand-mère.

            -          De la part de ma grand-mère ? fit Languette.

            Et mise en confiance, elle saisit le fruit, et séance tenante, elle croqua dedans à belles dents. Instantanément, elle devint blanche comme neige blanche, et s'écroula sur le sol. La très très vieille femme s'enfuit avec un rire sardonique. Le petit Sansonnet, pris de panique, s'agenouilla auprès de sa soeur et l'appela, mais elle ne bougeait plus. Quand les parents rentrèrent et qu'ils virent leur petite Languette allongée sur le sol, inanimée, avec Sansonnet auprès d'elle, pleurant la tête dans les mains, ils poussèrent des cris affreux. Puis, la mère se précipita sur le téléphone pour appeler un médecin, et le père emporta la petite pour la déposer dans son lit. Quand le médecin arriva, il ausculta la petite et examina les restes de la pomme.

            -          Votre fille est-elle de haut lignage ? demanda-t-il aux parents.

            -          Elle est issue de mes plus belles roses, mais je ne saurais dire si ces roses ont une quelconque noblesse.

            -          Il faudrait pourtant qu'il en soit ainsi, car la seule chose qui puisse lui redonner vie est qu'un prince charmant vienne lui déposer un baiser sur le front.

            Il rédigea une ordonnance pour le pharmacien où il recommandait un traitement à l'élixir de prince charmant et un puissant antisomnifère. Il vissa son stylo, prit congé et sortit, laissant ces pauvres gens à leur angoisse.

            Le temps passa. Chacun à leur tour, les Saint Saëns veillèrent Languette. Le traitement du médecin paraissait n'avoir aucun effet. Elle semblait dormir profondément et on avait l'impression que cela pourrait durer cent ans.

 

            Un jour, Touchette prit une décision. Elle alla trouver sa mère et lui dit :

            -          Maman, il faut trouver le prince charmant dont le docteur a parlé. Comme il est de haut lignage, il doit habiter dans la plus haute tour de la Z.U.P. d'à côté.

            -          Mais voyons, Touchette, tu n'y penses pas. Il y a des loups là-haut.

            -          Que tu es bête, maman ! Les loups n'existent plus de nos jours.

            -          Et ceux qui ont dévoré tes soeurs ?

            -          Ce ne sont que sornettes, maman. Mes soeurs sont parties se promener. Un jour, elles reviendront.

            -          Puisses-tu avoir raison, fit la mère, en fondant en larmes. Mais je t'en conjure, ne vas pas dans cette tour, je n'ai plus que toi au monde.

            -          Bah ! tu as encore Sansonnet.

            -          Oui, oui, fit la mère en se ressaisissant. Je n'ai plus que vous deux au monde et aussi ma pauvre petite Languette. Je ne voudrais pas vous perdre, vous.

            La petite fille ne répondit pas, mais les jours qui suivirent, son idée continua de lui trotter dans la tête. A la fin, n'y tenant plus, elle dit à Sansonnet :

            -          Je vais partir cette nuit dans la grande tour de la Z.U.P. pour y chercher un prince charmant. Je serai de retour demain matin.

            -          Mais, il y a un loup dans cette tour.

            -          Alors, toi aussi, tu dis comme maman.

            -          Oui, mais moi, je sais qu'il y a un loup dans cette tour.

            -          Bah ! je vais emmener ma flûte, et je lui jouerai le Carnaval des Animaux. Il sera tellement ensorcelé qu'il me fichera la paix.

            Et le soir même, Touchette prit sa flûte et s'en alla. Au matin, les parents furent inquiets de ne pas voir Touchette prendre son petit déjeuner avec eux.

            -          Elle dort encore, cette petite fainéante, fit monsieur Saint Saëns.

            Alors, Sansonnet leur raconta qu'elle avait mis son projet à exécution. Aussitôt, les parents, affolés, se précipitèrent au commissariat. Le gros inspecteur moustachu fut dérangé dans ses mots croisés.

            -          Encore vous ! s'exclama-t-il.

            -          Notre petite Touchette a disparu dans la tour de la Z.U.P. C'est sûrement le loup qui a fait le coup, fit monsieur Saint Saëns.

            -          C'est une manie, chez vous que de perdre les enfants ! s'écria le gros inspecteur moustachu.

            Puis, il se radoucit et il téléphona à la caserne des C.R.S., donnant l'ordre d'encercler la tour et de la fouiller de fond en comble. La troupe arriva sur les lieux. Elle ne retrouva pas Touchette, mais elle découvrit sa flûte tout là-haut sur la terrasse, entre deux cheminées. Un locataire du dernier étage déclara qu'il avait entendu jouer de la flûte toute la nuit et que cela l'avait empêché de dormir. Puis il avait sombré dans le sommeil à cinq heures treize, heure à laquelle la musique avait cessé brusquement.

            Les parents, informés de tous ces détails, furent écrasés de douleur. Ils espérèrent revoir Touchette, mais ils ne la revirent pas d'une semaine, ni d'un mois, ni d'un an. La police finit par classer l'affaire, et la douleur de ces pauvres gens finit par s'estomper. Seulement, lorsque Sansonnet jouait approximativement le Carnaval des Animaux sur le piano, ils éclataient en sanglots.

            Après avoir perdu quatre fillettes et quasiment cinq, monsieur et madame Saint Saëns reportèrent tout leur amour sur Sansonnet. Ils lui payèrent de grosses lunettes qui lui permirent de réaliser combien la féerie des couleurs est fantastique ; ils lui payèrent un gros appareil acoustique qui lui permit de réaliser combien le Carnaval des Animaux est une oeuvre extraordinaire ; un peu de chirurgie esthétique lui rectifia le nez et la bouche, et ses facultés de sentir et de goûter s'en trouvèrent développées. Il réalisa combien un parfum de chèvrefeuille ou une sucrerie peut faire oublier le reste du monde. Il réalisa le talent prodigieux de chacune de ses soeurs et il pleura rétroactivement sur tant de grâce disparue. Cela le rapprocha un peu plus de la petite Languette et il se mit à la veiller pratiquement jour et nuit.

 

            Tous les samedis après-midi, monsieur et madame Saint Saëns emmenaient le petit Sansonnet au supermarché. C'était une grande joie pour l'enfant de découvrir mille senteurs inconnues émanant des barils de lessives et des rayons de fromage, mille symphonies entonnées par les haut-parleurs placés un peu partout, mille nuances de couleurs chatoyantes explosant de tous les emballages.

            Un samedi cependant, il oublia de mettre ses lunettes et son appareil acoustique. Il traînait derrière ses parents, l'air un peu égaré, et tout à coup, il les tira par la manche en disant :

            -          Il y a un loup.

            Les parents se retournèrent, la mine étonnée.

            -          Que tu es bête ! Il n'y a plus de loup dans les supermarchés.

            -          Mais si, là, dit Sansonnet en désignant une porte située au fond du magasin.

            -          Bah quoi ! fit le père en riant. Ce n'est qu'une porte qui doit donner sur une remise. Et puis, on passe devant tous les samedis.

            Inquiet cependant, le père s'approcha de la porte et frappa trois petits coups. Il y eut comme un remue-ménage derrière, des galopades, des bruits de bidons renversés. Le père manipula la clenche avec précaution. La porte n'était pas fermée à clef ; elle s'ouvrit sur un local sombre comme four à micro-ondes. Monsieur Saint Saëns sortit son briquet et l'alluma. Un capharnaüm de cartons, de caisses, de bidons encombraient la pièce, et au fond, il vit une patère où pendait une peau de loup avec sa tête, la gueule béante, et à côté des vêtements de très très vieille femme.

            -          Tu vois que j'ai raison, dit Sansonnet, arrivé sur les talons de son père.

            Madame Saint Saëns restait figée près de la porte, comme terrorisée par ce qu'elle apercevait.

            -          Il y a quelqu'un ! cria monsieur Saint Saëns.

            Alors, il y eut des petits cris étouffés sortant d'une grosse caisse sur laquelle on pouvait lire "nourriture à loups, destination : zoo de l'Alaska". Monsieur Saint Saëns s'approcha, et colla son oreille contre les planches. Des petites mains grattaient derrière.

            -          Qui êtes-vous ? cria-t-il.

            Les petits cris étouffés cessèrent brusquement.

            -          Qui êtes-vous ? cria à son tour madame Saint Saëns qui venait de s'approcher.

            Il y eut une petite voix fluette, comme une musique sortant d'outretombe :

            -          C'est Quinquette, c'est moi maman. Pavillonnette, Touchette et Narinette sont avec  moi.

            Alors, la rage de délivrer ses filles saisit monsieur Saint Saëns. Il donna son briquet à sa femme et agrippa les feuillards qui enserraient la caisse. Il tira comme un forcené, et au bout d'un moment, les mains ensanglantées, il finit par faire claquer les petites bandes d'acier. Puis, il passa ses ongles dans les lattes de bois et les arracha une à une. La lumière du briquet éclaira peu à peu l'intérieur de la caisse et les parents virent dans l'ombre les fillettes tassées l'une contre l'autre, grelottant de froid et de peur. 

            Monsieur Saint Saëns pénétra à quatre pattes dans la caisse et serra ses filles dans ses bras. Madame Saint Saëns et Sansonnet le suivirent, et tous s'embrassèrent, rirent, pleurèrent. Le cauchemar s'arrêtait là et la vie allait pouvoir reprendre comme avant avec des parfums, des couleurs, des musiques et des chansons. Vite, monsieur et madame Saint Saëns prirent leurs fillettes dans leurs bras, les sortirent de la caisse et coururent vers la porte. La lumière crue du magasin les aveugla. Quelques clients qui passaient par là, eurent des mines étonnées. Un vieux monsieur rabougri, se méprenant sur l'état de crasse des petites filles, dit à sa femme : "On devrait interdire l'entrer des S.D.F. dans les supermarchés".

            Lorsqu'ils furent arrivés à la porte du magasin, madame Saint Saëns dit à monsieur Saint Saëns :

            -          Mais, où donc est Sansonnet ?

            -          Bon sang ! il est resté dans la remise, fit le père.

            Il rentra de nouveau dans le magasin et courut jusqu'à la remise. A sa grande surprise, la porte était verrouillée. Un chef de rayon qui passait par là lui demanda :

            -          Que faites-vous, monsieur. Ce local est interdit au public.

            -          Mon fils s'est enfermé dedans, dit le père. Vite, il faut ouvrir.

            Le chef de rayon courrut aussitôt chercher la clef. Il revint avec le directeur du magasin, un gros homme avec une barbe toute bleue.

            -          Ce local est désaffecté, dit le gros directeur à la barbe bleue. Il n'y a que monsieur Leloup, le vigile, qui a la clef. Comment votre fils a-t-il pu entrer ici ?

            -          Mais, la porte était ouverte, fit monsieur Saint Saëns, mourant d'inquiétude. Vite, il faut aller chercher monsieur Leloup.

            -          Ce n'est pas possible, dit le gros directeur à la barbe bleue. Je ne connais pas son adresse et il ne viendra prendre son service qu'à minuit. Revenez à cet heure-là.

            Le pauvre père s'en alla, complètement tourneboulé. Il rejoignit sa femme et ses filles à l'entrée du supermarché. Il leur expliqua l'histoire incroyable qui venait de lui arrivée : la porte fermée à clef, le gros directeur à la barbe bleue et le vigile, monsieur Leloup. Rentrés à la maison, les pauvres parents furent partagés entre la joie immense d'avoir retrouvé leurs filles et l'immense douleur d'avoir perdu leur petit Sansonnet. Ce ne fut que rires entrecoupés de pleurs, de cris de joie entrecoupés de sanglots.

            Après avoir été lavées, restaurées et vêtues de neuf, les fillettes montèrent dans le grenier tandis que leurs parents, prostrés dans leurs fauteuils, attendaient minuit. Quinquette se percha sur un vieux meuble pour observer par l'oeil-de-boeuf si Sansonnet n'arrivait pas.

            -          Dis-moi, Quinquette, ma soeurette, lui dit Touchette, ne vois-tu rien venir du côté du supermarché ?

            -          Je ne vois que la rue vide, la place vide et le parking qui se vide.

            Un peu plus tard, Narinette dit à Quinquette :

            -          Dis-moi, Quinquette, ma soeurette, ne vois tu rien venir ?

            -          Je ne vois que la rue vide, la place vide et le parking à moitié vide.

            Encore plus tard, Pavillonnette dit à Quinquette :

            -          Dis-moi, Quinquette, ma soeurette, ne vois-tu rien venir ?

            -          Je ne vois que la rue vide, la place vide et le parking vide.

            Et puis, tout à coup, Quinquette cria :

            -          Il arrive !

            Touchette, Narinette et Pavillonnette montèrent sur le vieux meuble à côté de Quinquette. Elles se bousculèrent autour de l'oeil-de-boeuf pour voir. Tout là bas, à l'orée du parking, Sansonnet courait. Loin derrière lui, elles eurent l'impression qu'il y avait comme un gros homme avec une barbe bleue qui le poursuivait. Les fillettes sautèrent du vieux meuble et descendirent quatre à quatre l'escalier pour aller avertir leurs parents.

            -          Sansonnet arrive. Il est poursuivit par le directeur du supermarché, crièrent-elles.

            Le père et la mère se précipitèrent dehors. Au bout de la rue, ils virent arriver Sansonnet avec un flacon dans les mains, et loin derrière lui, une ombre qui le poursuivait. Cette ombre stoppa net en arrivant au bout de la rue et rebroussa chemin. Peu de temps après, Sansonnet se retrouva dans la maison. Pressé de questions, il expliqua son histoire :

            A l'instant où les parents sortaient avec ses soeurs de la remise, il avait aperçu des flacons sur une étagère au fond du local. Il était allé voir et il avait découvert parmi ces flacons, celui qu'à présent il tenait dans les mains. Il s'en était saisi et au moment de partir, il avait senti un loup derrière lui. Il avait entendu la porte claquer, la serrure cliqueter et une voix sourde lui dire :

            -          C'est encore toi, morveux. Tu vas voir de quel bois je me chauffe.

            Alors, il s'était faufilé parmi les cartons et les bidons, et s'était dissimulé dans un baril de lessive vide. Il avait attendu deux bonnes heures pendant lesquelles, il avait entendu le loup qui fouillait partout pour le retrouver. Puis, quand le silence s'était installé, il était sorti de sa cachette. Il avait été attiré par une faible lumière venant du plafond. Il avait alors empilé des bidons et des caisses pour atteindre l'endroit d'où venait cette faible lumière. C'était un lanterneau noir de poussière qui donnait sur la terrasse du magasin. Après avoir soulevé le lanterneau, il s'était glissé sur la terrasse, et là, il avait senti que le loup était de nouveau derrière lui. Il avait couru jusque sur le bord de la terrasse, et sans lâcher la fiole qu'il avait dans une main, il s'était laissé glisser le long d'une gouttière jusqu'au sol. Le loup, à ses trousses, l'avait poursuivi jusqu'au bout de la rue sans pouvoir jamais le rattraper.

            -          Mais tu es sûr que c'était un loup, lui dit Quinquette. On a bien cru que c'était le directeur du supermarché.

            -          Oh ! non. C'était bien un loup. Celui-là même qui vous a enlevées.

            -          Mais, nous n'avons jamais été enlevées par un loup, firent les fillettes en haussant les épaules.

            -          Mais par qui alors? demandèrent les parents.

            -          Nous n'en savons rien, il faisait bien trop noir, firent-elle sibyllines. En tous les cas, ce ne pouvait pas être un loup. Un loup, ça ne parle pas et ça n'offre pas de bonbons.

            -          Nous irons voir la police. Elle saura bien tirer l'affaire au clair, dit monsieur Saint Saëns.

            Puis, il ajouta :

            -          Mais dis-donc, Sansonnet, qu'y a-t-il dans ta fiole ?

            Le petit garçon montra la fiole. Dessus, il y avait marqué "antipoison pour pomme empoisonnée". Vite, les parents prirent cette fiole et versèrent quelque gouttes dans la bouche de Languette. Instantanément, elle ouvrit les yeux, bailla et s'étira, puis elle dit :

            -          J'ai bien dormi. Mais où est donc mon prince charmant ?

 

            Après la déposition des parents, la police encercla le supermarché. Cinquante policiers se postèrent devant la porte de la remise. La foule, derrière hurlait : "Loup y es-tu ? Entends-tu ? Que fais-tu ?" Mais, contrairement aux réponses classiques du genre "Je mets mes bretelles" ou "Je mets mon chapeau", il n'y eut aucune réponse de ce type, ni aucune réponse d'ailleurs. Au bout d'un moment, sous l'ordre d'un chef, les policiers défoncèrent la porte de la remise. Ils découvrirent la peau de loup, les habits de très très vieille femme et la caisse dans laquelle les petites avaient été enfermées. En plus, ils ouvrirent un placard et virent qu'une cinquantaine de caissières étaient emprisonnées là. Elles accusèrent un gros bonhomme portant une cagoule avec une barbe bleue dépassant de cette cagoule.

            Le directeur, qui, curieusement, s'était fait teindre la barbe en vert, eut beau nier qu'il n'était pour rien dans cette séquestration des caissières, le gros inspecteur à moustache ne le crut pas. Le directeur nia aussi être responsable de l'enlèvement des enfants et accusa le vigile, monsieur Leloup. Là, l'inspecteur le crut car quand il demanda au directeur d'enfiler la peau de loup, il s'aperçut qu'elle ne lui allait pas du tout ; le directeur ne pouvait fermer la fermeture éclair sur son gros ventre bedonnant. Malheureusement, la police ne retrouva pas ce monsieur Leloup. Une enquête approfondit révéla qu'il était parti en Alaska. On lança Interpol à ses trousses, mais l'Alaska, c'est grand, c'était comme chercher une aiguille dans une meule de foin.

 

            La joie de vivre se réinstalla chez les Saint Saëns. Sansonnet, ravi, passa son temps à admirer ses soeurs. Quinquette rebarbouilla des tableaux magnifiques, Narinette refit des bouquets splendides, Pavillonnette rechanta les airs du Carnaval des Animaux et Touchette l'accompagna au piano. Mais Languette ne voulut plus manger de pomme.

 

            Les journalistes racontèrent l'histoire des Saint Saëns. La faculté de sixième sens de Sansonnet Saint Saëns, handicapé des cinq sens de naissance, défraya la chronique. Plus tard, quand il fut adulte, un directeur de radio locale lui offrit un quart d'heure d'antenne durant laquelle, il devait répondre à des tas de questions sur les loups posées par des auditrices avides de savoir : "Est-il vrai qu'ils pêchent des poissons avec leurs queues", "On les gare où ?", "En rencontre-t-on encore dans le courant d'une onde pure ?". Et quand il répondait à chacune d'elles, avec une grande certitude, où se trouvait le loup le plus proche, elles n'étaient jamais déçues du voyage.

 



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