Une nouvelliste : Joëlle BRETHES.

Joëlle est accro de science-fiction. Elle nous entraîne allègrement dans les espaces intersidéraux avec des histoires rondement menées, le tout servi par une plume aussi légère qu'un astronef glissant voluptueusement parmi des étoiles. La nouvelle qui suit a obtenu le Prix de la nouvelle à thème de Sol'Air en 2000. En 2004, Joëlle récidive en obtenant le Grand Prix Sol'Air avec "Le manguier de Kassim", ce qui a rendu fort jaloux votre serviteur qui lui n'a obtenu que des strapontins dans ces Grands Concours Sol'Air.
L'image ci-dessous est celle de son roman de science fiction "L'homme de Larachney" édité au Masque d'Or et ayant obtenu le prix Scriborun 2006.




 

MAUVAIS CHOIX

         - Ça ne peut plus durer ainsi : c'est elle ou moi !... Je te donne vingt quatre heures pour te décider.

Il les avait entendues arriver toutes les deux avec plaisir : bruit de moteur familier, martèlement familier des semelles de la bien-aimée... Mais les mots autant que la violence avec laquelle ils lui étaient ainsi jetés à la figure l'embarrassèrent.

D'habitude, Diane se contentait de petites piques acerbes et il arrivait à désamorcer le conflit. Mais cette fois, elle était livide et ne plaisantait pas. L'alternative était d'ailleurs datée et le délai accordé ridiculement court. Comment pouvait-elle lui faire ça ! Elle savait bien que ce choix était impossible!

Elle avait déjà quitté la pièce... Il la rejoignit dans le salon de plexiglas fumé, et l'agrippa par la taille. C'est fou ce qu'elle était sexy dans cette combirobe noire qui mettait merveilleusement sa taille fine et ses hanches rebondies en valeur.

- Ne sois pas stupide ! murmura-t-il tendrement. Tu sais bien que je ne peux pas envisager la vie sans toi.

- Je souhaite d'abord savoir si tu peux l'envisager sans elle.

- Mais enfin, Diane, qu'est-ce qui te prend ?

- As-tu une idée précise de la façon dont elle me traite quand tu n'es pas dans les parages ? Non, n'est-ce pas ? Elle n'en fait qu'à sa tête, et refuse tout dialogue... Je n'ai pas pu aller à mon rendez-vous : elle avait décidé d'aller respirer l'air de la périphérie... Et elle m'a entraînée, à presque deux cents kilomètres heure, dans un gymkhana aussi dangereux qu'illégal.

Il fronça les sourcils, incrédule. Mythomanie causée par la jalousie ? Simple exagération ? L'autre aussi, se plaignait, discrètement mais régulièrement depuis quelques semaines. Elle accusait Diane de la maltraiter, de lui imposer ses caprices, de la desservir auprès de lui par des mensonges... Du coup, il ne savait plus qui croire. Une confrontation entre les deux parties s'imposait... Mais il était trop lâche pour s'y résoudre : cela le conduirait inévitablement à trancher et à en laisser une sur la touche. Or, il ne pouvait pas vivre sans Diane, ainsi qu'il venait de l'en assurer sans vaine flagornerie, mais il lui était également impossible d'imaginer l'avenir sans Evita...

 

Evita, c'était leur nouvelle voiture: une merveille de la technologie moderne dont il avait obtenu un prototype en récompense d'un projet d'architecture urbain révolutionnaire, sélectionné par un jury international de politiciens et de promoteurs. Il l'avait choisie dans le parc de douze voitures offertes aux douze personnalités européennes les plus remarquables de cette année deux mille quinze et n'envisageait pas de renoncer à son privilège.

Un vrai coup de foudre, entre Evita et lui.

En tout bien tout honneur, bien sûr ! Aurait-il pu en être autrement entre un être de chair et de sang et une mécanique, si sophistiquée fût-elle ?...

Sa carrosserie turquoise l'avait séduit dès qu'il avait pénétré dans la cour du parlement de Bruxelles. Coup de chance : pour ne pas risquer de froisser les lauréats ou leur pays d'origine, le choix des véhicules s'était opéré par ordre alphabétique. Une aubaine quand on s'appelle Aaron Auguste... Le jeune architecte avait donc choisi Evita et, dans l'habitacle la voix caressante avait achevé de le conquérir. Evita aussi avait apparemment ressenti de l'affection pour son propriétaire. Sa façon de lui ouvrir la portière quand il se présentait, de démarrer ou de s'arrêter avec douceur dépassait le cadre de son professionnalisme pré-programmé. Cela ne l'empêchait pas d'adopter, à l'occasion, les mesures cruelles que les circonstances imposaient : elle prenait ainsi les commandes, d'autorité, et quelles que fussent les protestations d'Auguste, dès qu'elle le sentait sous l'emprise d'une émotion. Il avait beau protester qu'il était en mesure de conduire, elle appliquait strictement la loi.

Jour après jour, Auguste avait perdu le goût de conduire personnellement. C'était si doux de dire à Evita : « Bonjour, chérie (cela mettait Diane dans une rage folle quand elle l'accompagnait) emmène-moi chez les Calois rue du faubourg Saint Antoine »... Ou: « Conduis-moi donc au bureau, ma chérie, pendant que je revois mon dossier sur le projet X... »

 

- Tu n'es vraiment pas raisonnable !

- Ah ! Parce qu'en plus, c'est moi qui ne suis pas raisonnable ?... As-tu vraiment abordé le problème avec elle ?

Auguste eut un air embarrassé. Comment avouer à Diane qu'il avait plusieurs fois tenté de le faire en vain... Qu'Evita protestait, accusait Diane à son tour et, surtout, qu'elle faisait ensuite la tête, ce qu'il ne pouvait supporter.

Il fallait pourtant débloquer la situation, faute de quoi, l'atmosphère deviendrait bientôt irrespirable dans la maison.

- Bon... Je vais lui parler, décida-t-il brusquement.

- Ce sera déjà quelque chose, mais tu sais bien ce que je veux !...

- Si une simple discussion résout le problème, tu lui laissera une autre chance ?

Diane ne répondit pas et se dirigea, maussade, vers « sa pièce ». Elle se délasserait en prenant un bain tonifiant à la suite duquel elle essaierait le dernier vibroshort qu'elle venait de recevoir.

 

Auguste s'approcha pensivement d'Evita. Elle ouvrit doucement la portière et fit pivoter le siège pour qu'il puisse se glisser plus commodément dans l'habitacle. Elle ne le faisait jamais pour Diane... Puis elle choisit pour lui la symphonie du nouveau monde qu'elle savait être son morceau préféré... Ils étaient là, tous deux, dans le vaste garage, silencieux l'un et l'autre, lui ne sachant pas comment débuter la conversation et elle, l'étudiant, presque sûre qu'il rentrerait dans la maison sans avoir osé ouvrir la bouche...

- Evita, il faut que nous parlions.

Il venait de se décider. Il ne l'avait pas appelée « chérie », ainsi qu'il avait coutume de le faire. Le turquoise de la carrosserie se fana légèrement tandis que la portière se refermait hargneusement et se loquetait. Auguste fronça les sourcils, fâché par cette initiative. C'est alors qu'Evita lança, d'une voix saccadée et inconnue :

- Tu as raison, il faut que nous parlions : vois-tu, je t'aime, Auguste, et je ne peux plus supporter...

 

Son bain terminé, Diane achevait son massage quand elle réalisa qu'Auguste n'était pas revenu. Elle enleva son vibroshort (super, cette invention !), se vêtit d'un kimono d'intérieur, et, après avoir constaté que le garage était vide, elle se laissa tomber dans un fauteuil avec humeur...

Où étaient-ils passés tous les deux ?

Où, Evita avait-elle entraîné son mari ? Au diable ces mécaniques prétendument au service de l'Homme, mais finalement programmées pour prendre un certain nombre d'initiatives sans son consentement... Qu'un tel véhicule prenne en main la conduite d'un pochard (les ministères en étaient remplis, et elle les côtoyait avec réticence dans ces interminables cocktails qu'elle exécrait !) ou d'un excité aux réflexes altérés, c'était très bien... A condition, toutefois que le seuil émotionnel soit convenablement fixé et que la programmation des engin soit fiable. L'était-elle ? Evita, en tant que prototype n'était sans doute pas exempte de défauts...

Que ferait-elle si Auguste ne se décidait pas à la restituer au donateur ? Partir, comme elle en avait menacé son mari ? Elle n'y tenait pas du tout. Auguste était si gentil, si drôle... Enfin, il l'était « avant » Evita... Détruire l'empêcheuse de vivre à deux ? Impossible: Evita avait dans ses circuits toutes les parades au vol ou aux dégradations envisageables.

 

Diane rêvait quand le portier électronique lui annonça un visiteur. Elle donna l'autorisation d'ouverture.

C'était Frank, le collaborateur d'Auguste au bureau d'études. Il était visiblement bouleversé.

- Auguste ?... murmura Diane en sentant une boule grossir au fond de sa gorge.

Le jeune chercheur opina.

- Il est... parti ?... Il a... laissé un message pour moi ?... Non ?... Vous... vous  l'avez vu, n'est-ce pas ?...

Il la regardait, cherchant des mots inoffensifs pour lui annoncer la nouvelle: comme s'il existait des mots anodins pour dire la mort...

- Evita et Auguste ont percuté un mur... se décida-t-il enfin à lui dire. « Il » n'a pas souffert...

- Mais comment...

- Nous ne le sauront jamais : le véhicule a explosé, il n'en reste rien... Je suis désolé, Diane.

© Joëlle Brethes

 


Une nouvelle douce-amère de Joëlle sur une liaison amoureuse.

 

LA RUPTURE

 

Le printemps était frais, peu lumineux, tout à fait en accord avec l'humeur de Mireille.

La jeune femme releva machinalement son col en passant la porte vitrée de l'immeuble. Dans le hall, elle jeta un regard neutre à sa boîte aux lettres. Pas de nom sur la façade métallique, juste un numéro, celui d'un deux pièces, au cinquième étage. Plusieurs feuillets publicitaires en dépassaient, qu'elle arracha et jeta dans une corbeille disposée sous la série de casiers gris dont la peinture s'écaillait par endroits.

L'ascenseur était en panne. Encore! Elle s'engagea donc dans l'escalier et gravit sans enthousiasme le premier étage.

Elle avait à peine abandonné le premier palier qu'elle croisa un jeune homme qui descendait avec entrain.

Leurs regards se croisèrent. Celui du jeune homme était moqueur, un peu effronté, critiquant une tenue qu'il jugeait peu appropriée à la saison et au lieu. Il portait, lui, un blouson de cuir largement ouvert sur une chemisette à carreaux, et la seule concession à la fraîcheur de cette fin de matinée était une écharpe blanche qu'il mettrait peut-être dehors mais qu'il tenait encore à la main.

Elle baissa les yeux, un peu gênée, mais se redressa machinalement et raffermit sa marche. Quand elle se retourna deux ou trois pas plus loin, il avait ralenti son allure et, tourné vers elle, il lorgnait ses jambes avec admiration. Ainsi pris en flagrant délit d'indiscrétion et de concupiscence, il eut un sourire gentiment penaud. Elle se sentit flattée, et le lui rendit. Puis elle monta encore trois étages avant de s'arrêter devant une porte grise dont un rectangle de plastique noir numéroté 507 accentuait l'anonymat.

Elle pianota quelques instants puis, ne recevant aucune réponse, elle sortit une clef, entra, s'adossa un moment contre la porte refermée.

Elle était la première, comme d'habitude et il serait en retard comme chaque fois.

 

Il faisait bon, dans l'appartement. Elle ôta son manteau. Heureusement que le chauffage était collectif et automatique... Radin comme il était, il l'aurait volontiers laissé mourir de froid pour économiser quatre sous.

Enfin, maintenant, parce qu'avant...

Elle posa son vêtement sur un fauteuil. Comme ces vieux meubles pouvaient être laids !

Ils l'avaient séduite, pourtant la première fois. Elle les avait perçus comme des symboles d'éternité, de fidélité. Mais ils n'étaient plus, maintenant, que la marque sordide d'une économie poussée aux frontières de l'avarice.

Il avait parlé une fois, de jeter « tout ça » et de choisir quelque chose qui soit vraiment à eux et à l'image de leur amour. C'était au début de leur liaison. Elle avait refusé parce qu'elle aimait vraiment ces vieux meubles hérités, lui avait-il dit, d'une vague parente. Et puis, elle ne voulait pas qu'il se lançât dans des frais pour elle.

Quand elle s'était lassée du canapé de velours élimé et des fauteuils assortis, de la salle à manger tarabiscotée, de la chambre à coucher prétentieuse, et qu'elle lui avait rappelé sa proposition, c'est lui, alors, qui avait refusé. Elle n'avait pas insisté mais, depuis, le malaise naissant n'avait cessé de croître. Il commençait à l'étouffer.

Elle se regarda dans la glace piquetée de la grande armoire.

Elle avait gardé, à quarante deux ans une assez jolie silhouette. Une silhouette que lui enviaient d'ailleurs nombre de collègues de bureau plus jeunes qu'elle, et qui ne se doutaient pas des sacrifices que cette sveltesse représentait. C'est que Mireille ne passait pas sa vie, elle, entre la saisie d'un document et le contrôle d'une facture, à avaler des litres de thé sucré et des kilos de gâteaux ou de chocolats. D'autre part, et bien que cela lui coûtât de plus en plus d'efforts, elle soumettait ce corps rétif qui ne demandait qu'à s'amollir et à s'empâter, à deux séances de gymnastique hebdomadaires.

Oui, elle restait très belle, très séduisante. Et ce jeune le lui avait fait savoir à sa façon tout à l'heure.

Quel âge pouvait-il avoir, lui ? Vingt ans ? Vingt-cinq ? Elle le regarderait plus attentivement la prochaine fois. Car il y aurait une ou plusieurs prochaines fois. Le hasard y veillerait bien. Il y veillait déjà car elle le croisait régulièrement, depuis quelques mois.

Avant...

Elle chercha dans sa mémoire.

Avant, elle ne le rencontrait que sporadiquement ; très sporadiquement. Et toujours en pleine cavalcade, la frôlant éhontément... Il l'avait même bousculée, une fois... Au début.

Au début ! Un début qui datait de presque dix ans. Il devait être un môme, à l'époque. Pourtant, ce n'est pas l'image d'un môme qui lui venait en tête quand elle évoquait l'incident.

 

Elle regarda sa montre. Il allait arriver... Allons, courage ! Plus vite ce serait fait, plus vite elle pourrait partir et rejoindre ses collègues à la cafet'. Elles lui auraient gardé une place et lui auraient commandé, comme tous les vendredis, un fromage blanc et une salade de fruits. Ensuite, elles auraient juste le temps de prendre, ensemble, un café, avant de retourner au bureau. Ça passe si vite, 60 minutes de pause déjeuner ! Mal placés, aussi, ces rendez-vous qui l'obligeaient à cette éreintante course contre la montre.

Avant, au début...

Ah ! au début ! Elle avait trouvé un tas de prétextes pour s'absenter une ou deux heures, de temps à autre, pendant ses heures de bureau officielles... En compensation, elle emportait des dossiers urgents à la maison. Les semaines de boulimie amoureuse, quand les mensonges auraient été par trop suspects, elle filait discrètement et son auxiliaire la couvrait.

Mais impossible de continuer ainsi indéfiniment, bien sûr ! Impossible sans risquer des indiscrétions qui auraient mis la puce à l'oreille d'Evelyne, la femme de Bernard ou à celle de Georges, son propre mari.

Tout de même ! Quelle aberration que ce vendredi ! Elle avait plusieurs fois proposé à Bernard des solutions plus pratiques qu'il avait fait mine de ne pas entendre.

Il faudrait qu'ils en reparlent. Et qu'elle lui dise aussi qu'elle voulait le rencontrer ailleurs, en dehors de ces sordides rendez-vous. Comme autrefois. Pas si souvent qu'autrefois, certes, puisqu'il ne semblait pas vraiment y tenir, mais un peu plus souvent que maintenant, tout de même !

Autrefois, ils se voyaient si souvent...

Si souvent...

Chez l'un ou chez l'autre...

Pour un oui ou pour un non...

Mais ils avaient peu à peu espacé les dîners « amicaux » entre leurs deux familles, puis ils les avaient supprimés. Comme ça. Du jour au lendemain. Sans même se consulter. Dans un accord tacite.

Un peu plus tard, Bernard avait résilié son abonnement au théâtre où leurs deux couples retrouvaient une bande d'amis communs de longue date. De son côté, elle avait dû renoncer, faute de temps au x séances du ciné-club qu'ils fréquentaient tous deux.

Bref, leur entente multiple du début ne se bornait plus qu'à ce frottis-frotta hebdomadaire qui lui laissait un goût de plus en plus amer dans la bouche.

Elle passa dans la salle de bains, se doucha et s'enroula dans la grande serviette turquoise qu'elle avait achetée dix ans plus tôt et qui, toujours fidèle au poste, gardait ses couleurs de lagon.

Mais il n'arrivait toujours pas.

Un empêchement ?

De dernière minute, alors ! Car dans le cas contraire, il lui aurait fait parvenir un bref message au bureau... De nouveau, elle maudit l'équipement sommaire du deux-pièces dépourvu de téléphone. « L'appartement étant le plus souvent vide, à quoi bon engager des frais » avait raisonnablement fait remarquer Bernard.

Mireille rit en silence et sans joie. Avec lui, de toute façon, tout finissait par déboucher sur des raisons économiques. Il lui avait confié, quelques semaines plus tôt que l'appartement servait depuis peu aux ébats de l'un de ses collègues et que finalement, il aurait dû y penser avant : excellente façon de couvrir, sans bourse délier, les frais d'électricité et l'entretien hebdomadaire assuré par la gardienne.

Ils n'étaient donc pas les seuls, Bernard et elle, à se « vautrer » là...

Cette réflexion la fit s'approcher du lit, retrousser les couvertures et examiner les draps avec méfiance. Mais tout était impeccable.

Tout de même, ça ne pouvait pas continuer ainsi !

A vrai dire, que faisaient-ils encore ensemble ? Plus de complicité, de tendresse, de curiosité, de plaisir... Alors à quoi bon ? Qu'est-ce qui les maintenait qu'est-ce qui la maintenait, elle, dans l'ornière stupide de cette liaison ? Bernard ventripotait et blanchissait. A quarante cinq ans ! Comment serait-il à cinquante ?... À soixante ?... Georges aussi, bien sûr, était sur la même pente ; mais c'était son mari. On n'accepte pas d'un amant ce qu'on est obligé de tolérer chez un mari !

Elle eut soudain envie de crier, de lacérer l'horrible canapé, de marteler la salle à manger massive.

Dans quelques minutes, Bernard arriverait, lui poserait un rapide baiser sur la tempe en lui murmurant un « ça va ? » sans saveur au creux de l'oreille. Elle-même, avec un sourire de contrefaçon lui demanderait comme d'habitude des nouvelles d'Evelyne, ce dont, bien sûr, elle se moquait éperdument.

Dire qu'il y a quelques années c'étaient des questions incessantes sur tout et sur rien, un déballage joyeux de récits accompagnant leur effeuillage gourmand... Et ces rires, ces ravissements quand ils étaient pris dans le tourbillon cyclonique de leur désir insatiable.

Insatiable !

Une boule enfla dans la gorge de Mireille. Elle était totalement rassasiée de Bernard. Depuis longtemps.

Il ne lui restait en fait qu'à faire preuve de courage en tirant les conclusions de ce cruel bilan.

Elle se rhabilla à la hâte et descendit les cinq étages en courant.

Le jeune homme des escaliers discutait avec un ami, dos appuyé contre les boîtes aux lettres. Il eut un regard surpris quand Mireille s'avança vers lui d'un pas résolu. Son sourire naissant disparut quand la jeune femme, d'un « Excusez-moi » assez sec le força à se pousser pour libérer l'accès aux casiers gris.

 

Il y eut un tintement presque joyeux quand la clef tomba au fond de la boîte, aussitôt rejointe par le rubis que Mireille s'était offert elle-même le jour anniversaire de leur première "chute"... Indifférence ou pingrerie, Bernard n'avait jamais "retenu" cette date...

 

La jeune femme quitta l'immeuble sans se retourner.

 

© Joëlle BRETHES


 

 

LE MAINATE DU CORBEAU...

 

 

Louis Duval, personne ne l’aimait: petit, sec, très blanc de peau et ridé comme un pruneau d’Agen, il ne lui manquait que la faux pour incarner la mort. On le voyait à toute heure du jour, et parfois de la nuit, arpenter les rues du village. Ses soliloques grandiloquents, ponctués de refrains guerriers, inspiraient la terreur chez les gamins. Les maîtres d’école ne s’en plaignaient pas : ils avaient fait du vieillard un père fouettard très efficace. C’était bien pratique pour mettre au pas quelque vaurien irréductible que ni la crainte des taloches, ni celle des retenues n’amendait. « Si tu persistes à ne pas étudier tes leçons (à ne pas faire tes devoir... à bavarder...) je demanderai au père Duval de venir te prendre ! »

Les femmes, les jeunes surtout, craignaient aussi Duval et faisaient de larges détours pour ne pas croiser sa route. Plus d’une avait été prise de malaise en se trouvant, inopinément, face à son visage de suaire. C’est ainsi que l’Adèle avait fait une fausse couche quand le vieil homme avait surgi devant elle, un jour, au détour d’une ruelle, son mainate sur l’épaule. La jeune femme avait hurlé, le vieux lui avait lancé un regard terrible, l’oiseau (un drôle d’oiseau aussi, celui-là !) s’était mis à battre des ailes et à l’insulter... Bref, L’Adèle avait fait volte-face, s’était pris les pieds dans les pierres disjointes de la Vieille Rue et s’était étalée de tout son long. Sa grossesse étant avancée et difficile, elle avait perdu son bébé et failli en mourir. On avait dû ceinturer son mari, le gros Georges, pour qu’il n’aille pas « faire sa fête » au « saligaud » qui avait mis sa femme en cet état, et privé le jeune couple du fruit de ses amours...

Le père Duval avait été forcé de se barricader chez lui. Il avait fourbi une vieille pétoire qui lui venait de son père, sorti quelques boîtes de cartouches en piètre état et, de sa fenêtre, lâché quelques coups de feu, pour dissuader d’éventuels justiciers. Il ne se laisserait pas faire, tudieu !

Après tout, ce n’était pas sa faute si on faisait de lui un épouvantail.

Pas sa faute si la vieille rue était (mal !) pavée et non bitumée comme les autres du village.

Pas sa faute si l’Adèle avait pris ses jambes à son cou sans regarder où elle mettait les pieds...

Quant au mainate, c’était une brave bête. Pas très distinguée dans ses propos, certes, mais pacifique et affectueuse. Évidemment, il ne fallait pas lui « brailler dans les esgourdes » ! Ça lui faisait peur et elle se défendait comme elle pouvait !

Le village fut en effervescence pendant une bonne quinzaine puis, progressivement, les choses reprirent leur cours. Georges se remit à la tâche et, un trimestre plus tard, l’Adèle recommença à prendre des formes.

On ne voyait plus souvent le Père Duval, en revanche, et on ne l’entendait plus. Il ne sortait que tôt matin ou à la nuit tombée, et il rasait les murs. Pas par crainte, ni par honte, mais il haïssait de plus en plus ses concitoyens et fuyait leur commerce.

 

C’est dans ce contexte que les premiers coups de fil arrivèrent chez les particuliers, à la mairie et chez le correspondant local du « Courrier de S... »... Les messages étaient brefs mais parfaitement clairs bien qu’énoncés d’une voix éraillée fort désagréable :

« C’est Fernand ! C’est Fernand l’apprenti ! »

« C’est Léon le cantonnier ! C’est Léon ! ».

Tant qu’on ignora ce qu’avaient fait Fernand, Léon, Marcel, Bertrand, Martin et quelques dizaines d’autres, on haussa les épaules et on raccrocha en pensant que, décidément, le vieux Duval ne s'améliorait pas ! Faire crachouiller des inepties dans le téléphone par son mainate - car on avait parfaitement reconnu la voix de l’animal !- c’était vraiment un passe-temps stupide. On ne se donna pas la peine, non plus, d’aller lui demander de cesser ses communications idiotes : ne valait-il pas mieux recevoir de temps en temps un message imbécile que craindre jour après jour une rencontre fortuite avec celui qu’on appelait maintenant « le fou du diable » ?

Là où la situation devint embarrassante c’est quand on entendit un jour : « Marcel est cocu ! Marcel est cocu ! » Et que le délateur enchaîna avec jubilation : « C’est Bernard ! C’est Bernard le charcutier ! »

- Ça se précise et c’est fâcheux ! Il faut tout de suite faire arrêter ça ! gronda le maire.

Et il manda aux gendarmes de lui amener Duval de gré ou de force.

 

Ce fut de force : Duval s’était défendu bec et ongle, avait égratigné deux des pandores et balancé son pied dans l'entrejambe d’un troisième qu’il avait fallu conduire chez le médecin de garde.

- C’est pas des façons ! grommelait le vieux qu’il avait fallu menotter.

- C’est notre avis à tous ! « C’est pas des façons » de semer ainsi la zizanie dans le village... Franchement, Louis, vous deviez avoir honte !

Duval fit la lippe et se ferma comme une huître. Le brigadier de la gendarmerie venu protester contre le mauvais traitement infligé à ses hommes débita sa diatribe, sans recevoir en retour la moindre syllabe.

- Pas bavard, votre « corbeau » ! lança-t-il à l’adresse du maire.

- Oh ! Ce n’est pas lui, le corbeau ! C’est son mainate...

- Ce n’est quand même pas le mainate qui décroche le téléphone ! Ce n’est pas lui qui compose le numéro de vos administrés ni les messages dénonciateurs !

- Certes !

Duval haussa les épaules, regarda ses tortionnaires d’un œil rogue, mais n’apporta ni démenti, ni confirmation.

- Très bien, fit le maire excédé. Collez-le derrière les barreaux ! Peut-être qu’en quarante-huit heures, la parole lui reviendra.

Elle ne revint pas à Duval et il fallut bien le relâcher. Plainte avait été déposée, mais pour de telles broutilles, on ne convoque jamais la cavalerie lourde de la machine judiciaire.

- En tout cas, s’il recommence, je cours lui mettre la tête au carré ! déclara Georges qu’il allait falloir surveiller de près tant sa haine pour le vieillard était féroce, et sa rancune tenace.

- Bah ! Ça m’étonnerait qu’il nous enquiquine encore fit Bernard d’un air entendu.

Et le charcutier tourna les talons sur ces propos sibyllins.

Il n’avait pas - mais pas du tout ! - apprécié la récente délation dont il avait été victime. Ses affaires de cœur et de cul ne regardaient que lui. Les mettre sur la place publique était une grave entorse à la liberté individuelle. Il était d’ailleurs injuste de le désigner à l’ire de son rival, lui plutôt qu’un autre : la Mireille était insatiable et il n’était pas le seul à suppléer les déficiences de « ce pauvre Marcel » !

 

Qu’avait donc voulu dire Bernard, avec son « ça m’étonnerait etc. » ? Les regards se croisèrent, crainte et espoirs mêlés. Est-ce que par hasard il envisagerait... Impossible ! Jamais il n’oserait !

 

Mais lui ou un autre avaient en effet « osé » car, à peine rentré chez lui, Duval lança un hurlement terrible et s’élança à travers la ville avec le corps inerte de son mainate contre la poitrine :

- C’était pas lui ! C’était pas nous !

Le vieillard hoquetait, titubait, sanglotait et vociférait, ne s’arrêtant que pour enfouir son visage dans le plumage sombre de l’animal mort.

- Assassins ! Bande d’assassins ! C’était pas lui ! C’était pas nous !

Rassemblement devant la mairie dont Duval martelait vigoureusement la porte à double battant.

Personne.

Cortège derrière le vieil homme jusqu’à la gendarmerie.

Les plus hardis s’y engouffrèrent derrière le plaignant.

- I z’ont tué mon mainate ! pleurnichait-il.

- C’est regrettable, fit le gendarme impavide. Asseyez-vous, je vais enregistrer votre plainte.

Il glissa une feuille dans sa machine à écrire, posa les questions rituelles, enregistra les réponses... Mais il était clair que ni lui ni ses collègues ne feraient de zèle !

Tout le village poussa un soupir de soulagement.

 

Pas très longtemps, hélas ! Car dès le lendemain, il fallut se rendre à l’évidence : si le mainate était mort, le corbeau, lui se portait très bien ! « Marcel est cocu, Marcel est cocu ! C’est Gillou ! C’est Gillou le boulanger ! » proféra la voix rocailleuse dans une douzaine de foyers du village !

- Bon, ben le mainate n’était pas dans le coup ! reconnut le maire penaud.

Mais on lui fit remarquer que Duval et sa bestiole c’était enquiquineur et compagnie. Si le mainate n’était pas le corbeau, ce matin-là, il avait été sa voix « avant » : l’instigateur avait simplement endossé le rôle et vengeait ainsi son compagnon !

L’édile se rendit donc en personne chez Duval avec le brigadier de la gendarmerie. Une dizaine de villageois attendaient déjà devant la porte de la  maison. Le maire toqua plusieurs fois puis, ne recevant aucune réponse, poussa le battant entrouvert.

 

Prostré dans un fauteuil à bascule, Duval berçait son mainate. Il était sale, dépenaillé, et n’avait sans doute ni bu ni mangé depuis la découverte du drame.

Surpris, le maire et le brigadier se regardèrent. La Mélanie qui, autrefois, avait eu un sentiment pour Duval et lui gardait quelque affection, se planta au milieu de la pièce, mains sur les hanches, telle une poissarde :

- Qu’est-ce que vous lui voulez encore, au Louis !

Le maire l’invita à se taire et à laisser la gendarmerie faire son office : si le mainate était mort mais que le phénomène perdurait, il fallait se rendre à l’évidence ce ne pouvait être que...

La vieille les interrompit avec colère :

- Votre corbeau, il a besoin d’un téléphone, non ?

Comment aurait-il pu, en effet, inonder le village de ses messages délétères s’il n’avait pas été équipé par les télécoms ? ! Le maire loucha vers le combiné bordeaux posé entre deux cadres représentant les parents de Duval et Duval soldat. La vieille fut prise d’un rire hystérique :

- Il est coupé, le téléphone du Louis ! Depuis plus d'un an. Il l’utilisait presque pas, et les taxes étaient trop chères. Alors il a refusé de payer et on l’a coupé. C’est chez moi qu’il venait quand il avait une urgence, et il en avait pas souvent ! Et je peux vous dire qu’il a jamais sali mon téléphone avec les saloperies que vous lui reprochez ! Ils doivent pouvoir vérifier, ça, les télécoms, avec leurs ordinateurs !...

Le maire et le brigadier se regardèrent de nouveau. Le combiné dûment décroché n’émit aucune tonalité. Il faudrait contrôler les dates auprès des services compétents, évidemment, mais l’édile et le gendarme savaient déjà que la vieille avait dit la vérité. Tout de même ! Pourquoi, mais pourquoi ce bougre d’âne de Duval ne s’était-il pas expliqué, justifié, au lieu de s’enfermer dans un mutisme stupide ! ?

Les deux hommes ne s’attardèrent pas dans la maison. Ils étaient très embarrassés de s’être aussi grossièrement trompés. Sans compter qu’un nouveau problème se posait : si Duval et son mainate étaient hors de cause, « qui » était le corbeau qui les narguait ainsi ? Allait-il falloir se méfier de tout le monde ? Surveiller tout le monde ?

Les services sociaux vinrent chercher Duval ; il s’éteignit le soir même : on lui avait arraché le cadavre du mainate qu'on avait jeté sans ménagement dans la benne à ordures.

 

Les villageois reprirent leurs occupations s’épiant désormais les uns les autres pour essayer de démasquer le délateur qui, périodiquement, reprenait du service.

Puis, au bout de quelques mois, les choses se calmèrent définitivement : eh oui ! le corbeau se fit muet et on enterra l’affaire.

 

Ce n’est qu’une bonne année plus tard, et tout à fait pas hasard, que le maire eut le fin mot de l’histoire. Il passait devant le local des jeunes quand il entendit une voix éraillée reconnaissable entre toutes qui disait : « C’est à Muriel ! C’est à Muriel, ces jolis yeux-là ! » Puis il y eut une cascade de rires féminins.

L’édile passa la tête par la fenêtre ouverte : un homme d’une trentaine d’années, marionnette au poing, faisait le joli cœur au milieu d’une cour d’adolescentes...

Julien ! Le fils de la Mireille ! Revenu de son service militaire l’avant-veille !... Tout s’éclairait !

Julien rougit sous le regard sévère du maire. Il soupira, son front se plissa et il sortit sans prendre congé de son auditoire interloqué.

 

Le maire aussi soupira et il reprit sa route en secouant la tête... Il savait qu’il garderait cette révélation pour lui. À quoi bon exhumer cette pénible affaire ? Et pour quel profit ?

 

© Joëlle BRETHES






Joëlle est aussi auteur de pièces de théâtre et conteuse comme en témoignent les deux ouvrages ci-dessous. Les deux premières pièces de "Coup du sort" ont obtenu le Grand Prix Mireille WEINLAND de Biscarosse en 1995 et 2000, respectivement.



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