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Une poétesse et nouvelliste : Monique
COUDERT
Monique vient d’obtenir le
Sarment d’Or des Jeux Sartrouville
Poétique 2006-2007, section classique et néoclassique. Ma cuisineC’est ici qu’est venu
le terrible dilemme Quand le docteur a
dit : « il vous faut un régime Et ne manger bientôt
que riz et pain azyme. » Il me dardait d’un œil
aux couleurs de sel gemme. Des visions de hachis,
des chantilly mondaines M’assaillent désormais
devant mon plat piteux Mangeant de tristes
mets au goût calamiteux Je songe à
l’invention de recettes soudaines Et ne fait que rêver à de crémeuses darnes A des pâtés
gonflés en forme de croissant A des bugnes
dorées au miel appétissant A la saveur
d’anis qui tout à coup s’incarne. Les pâtes d’Italie tressent de longs rubansQuadrillant le
faitout de blancs fanions de charme Où le pistou se
glisse, et les huiliers en larme Détachent des
faisceaux tel le vent des haubans Je n’en puis
plus d’aimer ces livres de recettes Que j’empile au
hasard jusqu’au pied de mon lit Durant mes
longues nuits, tour à tour je les lis Les cachant au
matin comme une riche cassette. J’ai senti le bonheur
se perdre en ma cuisine J’aurais donné mon cœur
pour un simple artichaut Un cassoulet ventru, un
gros poulet bien chaud Un flan, un pot au feu…
Au secours Mélusine ! © Monique COUDERT SONNET du PÂTE EN CROÛTE Je suis, sans brin d’orgueil, le simple roi des mets Ce pâté forestier dont la pâte ennoblie Portant le soleil d’or à la graisse qu’on lie Fleure une odeur de choix en sa croûte enfermée Prisonnier du frigo, j’y pleure désormais, Rends-moi ma liberté et la gelée jolie Qui nimbe mon ardeur d’un écrin de folie A l’éclat d’ambre roux du cognac embaumé Foie gras enorgueilli du baiser de la truffe Tu m’adores, avoue-le, ne fais pas ton Tartuffe ! J’ai deux fois traversé l’odeur des ciboulettes Pour que, dans la terrine aux dessins de faïence, Tu me prennes en entier pour juste récompense Avec un bon Bordeaux en mainte gouttelettes. © Monique COUDERT
de la Mélancolie © Monique COUDERT Je suis le soleil noir. Une inquiétude me harcèle. Je suis cette tristesse qui m’étreint. Je geins. Nerval, aide-moi à regarder, à entendre, à me
regarder, à m’entendre Je suis un timbre rouge. Une étoile d’or au revers du veston ou un
timbre rouge sur le front : c’est l’infamie affichée, la recette économe
d’une identité qui saigne Je porte ces
timbres rouges Je porte ces identités
qui s’effacent et hurlent dans le champ des résistants au passé. Je suis l’oubli flamboyant comme une denrée rare. Il dérape le long de ma mémoire. J’essaye de résoudre l’équation pointue qui me pousse sous les ongles. Je suis une vilaine pensée. J’ai la méchanceté qui cagne. La jalousie est un étalon du bonheur des autres. J’aime, autour des archers, les flèches qui se vengent. J’ai toujours coupé les ailes aux oiseaux de ma volière intérieure.
Je suis une blessure.
Les blessures intimes ne colorent pas les mots en surface. Où va le mal si ce n’est sur les mots qui peinent ? Où vont les mots si ce n’est sur le mal ? Je suis
le froid. Mais il y a un dragon qui crache sans fin hors de mes sinus de louve. Je suis une casaque de miel. Je vais poisser sous la douleur. Bien malin qui saura me vacciner contre l‘anonymat de la tendresse. Je suis le revers de la douceur. J’ai encore un peu d’amour dans ma venelle. Je vais en mettre partout. Comme du sperme de fer : ça vous sauvera. Je
suis un sac vide si personne ne met en moi l’envol
de son espoir. Je ne serai que vacuité désolante et pays sans nom. Je suis le pays sans nom.
Je suis un nom sans
pays. Je suis un Opéra sans musique. Je suis une musique sans silence. Je
suis un silence sans musique. C’est le plus triste de tout.
Je
suis une étendue de neige. Blanche.
Je n’ai pas d’ombre.
N’importe
qui a une ombre à projeter. Il n’y a pas un arbre qui ne dessine sa ramure
sur le mur. Moi je n’en ai pas. Mes bras sans ombre se lèvent dans un ciel
vide et retombent de chaque côté de mon tronc. Je dis bien se lève et non se lèvent. (à
quoi bon un pluriel pour un état de solitude absolu ) Je suis un dé. Il y a des jeux vertigineux qui aspirent le
hasard dans le dé Je
suis un parchemin dans le dédale machiavélique du
labyrinthe vital, comme une épeire dont la toile s’étoile en fils pour se
perdre avec sa proie Je
suis les deux femmes pointues qui me regardent Je n’ai plus de carapace. Je suis molle et
en danger. Thésée. Ton bouclier pour me protéger ? Je
suis un hobereau. Braconnier
en culotte de velours, je cherche la trace du gibier, du parfum qui reste, en odeur, en race, en
trace et en passé. Le suis Jacob. Je monte à l’échelle qui
n’en finit jamais de dominer les hommes. Je saute en équilibre sur l’altitude
des mondes. Je suis un reflet dans la
glace d’un hôtel. Je ne me souviens plus comment j’ai perdu ma
substance. C’est tout juste si je ne
me retourne pas pour voir sur le sol les gouttes de moi qui fuient en
pétrole. J’ai
peur de goutter. J’ai peur de dégoûter. La moquette s’écrase sous mes pas
comme du gazon synthétique. L‘ascenseur se referme trop vite. Je sais que je
suis dedans. J’ai eu le temps de m’y reconnaître. Je suis une simple surface,
comme un reflet dans une vitrine. Je me demande si mes compagnons d’ascenseur
ont aussi cette dimension. Il y a du monde avec moi. Je les sens. Tout
autour. Je n’ai pas eu le temps de les voir.
Je suis propulsée à un étage qui semble être le mien, à la vitesse de
l’éclair. On me jette dehors. C’est
moi. C’était moi. J’ai l’impression que ma nouvelle âme a un
reflet individuel. Elle est montée ailleurs, à un autre étage. Grand bien lui
fasse ; ce qui reste de moi sent
la clef dans ma paume et ouvre la
chambre 437. Elle est vide comme si elle n’avait jamais abrité quiconque,
même et surtout pas moi. Je suis
une clef.
Je l’essaye à toutes les portes. Elle n’en ouvre aucune. Je la garde dans ma main. Elle s’incruste dans ma paume. Soudain tout devient rouge. Mon cœur tape comme un fou. Des flux, des courants vertigineux. Je comprends que je suis en voyage dans mon propre corps. Si vous me rencontrez, enlisé dans le magma
des paroles que je ne dis pas, Ne me DELIVREZ pas Monique est aussi nouvelliste, le texte qui suit le prouve. La corneille bouillie
- Alors, Papy, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance ? - Oui. J’ai été petit garçon moi aussi. Et te voir refuser de manger ta soupe me rappelle quelque chose… Imagine deux enfants avec des capes rapiécées et des galoches. Ils rentrent, comme chaque soir après le salut, dans la grande salle du presbytère. Chic, la bonne du curé a allumé un feu. Les enfants réchauffent leurs mains rougies mais l’humidité reste dans leur cœur. La maison est silencieuse. La bonne est repartie dans ses quartiers. La nuit n’est pas loin et la peur rôde. Le petit se serre contre le plus grand. Ce qui n’est pas tout à fait vrai, on devrait dire le plus jeune se serre contre le plus vieux, car c’est Patrizio, le plus jeune des deux qui a poussé plus vite. C’est un grand échalas aux genoux chromés par les chutes et les misères. Il reste, malgré ce corps en avance, dans la magie de l’enfance, dans la nostalgie de sa mère, restée à Beyrouth. D’ailleurs il ne parle pas. Ni à la bonne, ni au curé lui-même, à peine à Marcello, ce frère félon qui emploie déjà le français avec l’accent traînant des berrichons du cru. Lui, Patrizio, refuse de parler français. Il a la langue italienne dans la tête et dans le cœur : c’est sa langue maternelle. De ne pas être utilisés les mots s’étiolent, tout comme pâlit le souvenir de sa mère. Il lutte contre ça en fermant très serrés les yeux, le soir sur ses souvenirs, au côté de son frère qui ronfle déjà. Il a tant cherché dans sa mémoire à retrouver ce portrait chéri qu’au matin il se lève épuisé. Le curé réveille les deux frères en leur présentant un petit bénitier portatif. Il faut tremper la main dedans et faire le signe de la croix. Marcello a cru, la première fois que le curé leur portait le déjeuner au lit mais il a vite déchanté. Il faut être levé, habillé pour la messe de sept heures. Pas lavé, non…Cela n’est pas l’usage. Pas nourri non plus. Il faut être à jeun pour communier à la première messe. Le bol de café au lait, ce sera pour plus tard, juste avant le cours de latin. Patrizio s’en veut, mais il aime le latin. Il y a des mots qui accrochent à la surface de sa mémoire et retrouvent leur équivalent en italien. Il arrive à ce moment-là des petites bouffées de soleil dans la salle enfumée. Le curé a bien remarqué que le cadet apprend plus vite que son aîné, mais cet enfant est trop ombrageux pour se laisser aimer. Le saint homme a vite renoncé à apprivoiser ce gamin sauvage et mal élevé. Marcello lui, a une bonne bouille pataude mais il sourit tout le temps, ce qui est bien agréable Ce soir, comme on est lundi, il y a dans la marmite accrochée au-dessus du feu, des légumes qui mijotent en compagnie d’une corneille. -
Une corneille ! Mais c’est presque
comme un corbeau, hein Papy… Et
ça se mange ? - Il faut croire… La soupe à la corneille est une recette économique. Certes il faut attraper et plumer un corbeau, ce n’est pas chose facile. Pour la première partie de l’opération, le lance-pierres de Marcello est bien utile ; la seconde partie requiert force et patience mais la bonne n’en est pas dépourvue puisqu’elle supporte les blagues des enfants et la colère du curé. -
Le curé était méchant ? - Il n’était pas commode. Mais arrête de m’interrompre toutes les cinq minutes. On met donc à bouillir l’animal coriace tous les jours. Chaque jour on boira le bouillon et le dimanche, après une semaine de cuisson, les dents arriveront à venir à bout de cette bestiole archi-dure et enfin on aura de la viande au menu ! Il n’y a que le vendredi où la corneille n’a pas le droit de mijoter. C’est jour maigre. -
C’est quoi un jour maigre ? - Autrefois on respectait les traditions alimentaires dans presque tous les foyers catholiques : interdiction de manger de la viande le vendredi. On n’avait droit qu’au poisson. C’est ça qu’on appelait « faire maigre » -
Ils mangeaient quoi les enfants ce jour-là ?. - On faisait une trempée au pain à la place. Au lait de chèvre pour les enfants et au vin pour le curé. -
Ben dis donc c’était pas terrible… - Pas question de se plaindre. Le curé de campagne ne roulait pas sur l’or. Il avait accepté de recueillir les enfants car leur père, bon chrétien, était parti enseigner la philosophie aux païens de Syrie et voilà que ces sauvages l’avaient mis en prison et même condamné à mort à cause de ses activités politiques. Le consulat de France a rapatrié mère et enfants en catastrophe. La maman, écrasée de douleurs et de misère a dû être enfermée en hôpital psychiatrique et les 6 enfants ont été disséminés au petit bonheur la chance. Patrizio et Marcello les deux derniers de la lignée ont atterri chez ce curé de village, dans un coin reculé du Berry. Ils sont élevés à la dure mais ils ont au moins la chance d’être ensemble… Mais revenons à la soupe. Avant d’aller se coucher, la bonne a rempli les bols. Ils fument sur la table. Marcello va bientôt lamper sa soupe avec de jolis bruits satisfaits. Patrizio restera, muet, devant son assiette, longtemps, toute la vie s’il le faut mais jamais il ne mangera un oiseau, et surtout pas cette cornacchia nera. Il se souvient qu’il en voyait voleter dans le ciel, de ces oiseaux noirs, près des remparts de Beyrouth quand il se promenait avec sa mère… -
Papy ? c’est n’importe quoi. Je ne te
crois pas. -
Mais, je t’assure, tout est vrai. -
Quoi ? ça a vraiment existé une
soupe au corbeau ? - Oui. Je t’assure que oui. Je ne peux pas te dire vraiment quelle goût elle a cette soupe, parce que le petit garçon qui n’a jamais voulu y goûter, le fameux Patrizio, trop grand pour son âge, c’était moi. -
Et Marcello c’est l’oncle Marcel ? - Oui. Bien sûr. On a francisé nos noms pour rendre notre vie plus commode en France. -
Et ta maman ? Qu’est-ce qu’elle est
devenue ? - Ma mère était très belle. Elle s’appelait Adelina. Mon père avait eu le coup de foudre en passant quelques jours à Trieste. Il avait été invité par le consul d’Autriche-Hongrie avec déférence, comme futur professeur de philosophie du lycée français à Beyrouth. Au cours de cette soirée il a vu cette jeune fille aux longs cheveux bruns, toute seule dans son coin. Elle était italienne et ne comprenait pas un mot de français. Il s’est approché d’elle. Il lui a souri. Et hop ! Ils sont tombés amoureux. Il l’a enlevée et l’a emmenée avec lui. C’était une belle histoire d’amour, au moins au début… Mais trois, quatre, cinq bébés sont arrivés très vite, ma mère ne comprenait personne dans ce pays, elle est devenue de plus en plus triste. Mon père a fait de la politique à Beyrouth pour défendre la cause arménienne. Les turcs et les syriens n’ont pas apprécié… Ils l’ont mis en prison. -
Arrête ! Je n’y comprends rien, que
viennent faire les turcs dans cette histoire et tu devrais réviser ta
géographie, Papy. Beyrouth ce n’est pas en Syrie, mais au Liban. C’est même
la capitale. Tout le monde sait ça quand même. - Ah petit gredin, tu ne me crois pas et bien regarde sur mon passeport. Qu’y a t il d’écrit ? -
MONSIEUR
Patrice LABER né à Beyrouth, Syrie. -
Tu vois bien. -
La ville a changé de place ? - Non c’est la frontière qui a bougé. Ce qui avant été en Syrie est maintenant au Liban. Il y a eu tant et tant de blessures et de guerres en ce pays que tout doit être chamboulé. -
Et ta maman, tu l’as revue quand ? - Je ne l’ai jamais revue. On m’a dit qu’elle était morte de chagrin de ne plus avoir ses enfants auprès d’elle. Mais je ne l’ai jamais oubliée. Tu veux bien me promettre quelque chose ? -
Bien sûr ! De manger tous les jours ma
soupe sans râler ? - Oui, si tu veux, mais promet moi autre-chose : quand tu seras grand, va à Beyrouth aux pieds des remparts. J’avais juré devant ce bol de soupe fumant que jamais je ne mangerai de bêtes à plumes tant que je ne reverrais pas ma mère. J’ai tenu parole. Jamais depuis l’enfance, je n’ai accepté de manger poulet, canard ou caille…et je n’ai pas revu ma mère pour autant. Regarde les remparts de Beyrouth et s’il reste encore au moins une cornacchia nera dans le ciel bleu, dis lui de ma part qu’elle n’a pas tenu sa promesse et que si j’avais su, je l’aurais mangé cette bestiole ! © Monique COUDERT Mélancolie* Mon rêve est plus vivant que moi Il semble Fixer le réel et l’émoi Ensemble. Je suis mon chemin à tâton Aveugle Entre mes doigt file un chaton Qui beugle. Est-ce l’ombre de mon destin Qui passe Ou le fil du dernier matin Qui casse ? *D’après le poème II dans Alcool
de Guillaume Apollinaire MARIZIBILL*L’odeur de son eau de cologne Traîne derrière lui le soir. Les fleurs de lin longent, mignonnes La pierre grise des trottoirs Pour éclairer ses sentes borgnes. Et je le suis, vaille que vaille Cherchant ce doux parfum de rose, Niant le désir qui m’assaille En secret car vraiment je n’ose Le poursuivre jusqu’à Shangaï Cet appel d’une étrange sorte M’enchaîne, lourd, à mon destin Fait de regrets, d’image morte Objet fané, bonheur éteint Comme l’amour que
lui me porte. *d’après Marizibill in Alcool de Guillaume Apollinaire © Monique COUDERT Toan
Un jour j’ai rencontré un enfant perdu à la foire de Bilbao. Dix ans peut-être. Le tee shirt déchiré. La mèche blonde sur l’œil. Une façon rigolote de rouler les mécaniques. Les adultes le croisaient avec des petits regards en coin, comme s’ils avaient quelque chose à lui reprocher. Il est vrai que l’enfant fuyait son ombre projetée sur ces groupes à palabres. J’ai marché à ses côtés, un bon moment sans rien dire. Il a tourné la tête vers moi et a souri. Il m’a dit s’appeler Toan et détester les clowns. La foire étalait sa laideur. Il y avait des filles aux visages trop maquillés, des musiques tonitruantes, des manèges aux couleurs criardes, mais pas d’harmonie. Et l’enfant cherchait un endroit de tendresse où se reposer les yeux. Et l’enfant cherchait un endroit de tendresse où se reposer le cœur. Il trouva un vendeur de barbe à papa et resta planté devant avec un air gourmand. J’avais compris ce qu’il me restait à faire. J’échangeais quelques pièces contre une sucette vaporeuse. Il plongea son visage dans le nuage à la fraise avec un entrain jubilatoire. Barbouillé jusqu’aux oreilles ! Il joua un moment avec le bâton, tapant sur les volets des roulottes à la recherche d’un rythme, d’une musique que lui seul entendait. Puis il aperçut un pélargonium mauve dans un pot accroché à une fenêtre. Il tâta le velouté des feuilles, la rugosité des racines à demi cachées dans le pot en s’écriant : « C’est exactement la même couleur que celui de ma tante Garaxane ! » La fleur avait une couleur veloutée et pour un peu, le ciel basque, à son exemple devenait plus tendre. Il resta avec cette flamme mauve dans l’éclat de ses pupilles. Il me dit que les couleurs doivent se boire par le regard. Je lui répondis que, sans le savoir, il avait la même idée que le plus grand auteur de tous les temps. - Shakespeare. Tu connais Shakespeare ? - Bien sûr que non, et qu’est-ce qu’il dit ? - Il se
demandait où partait le blanc de la neige quand elle était fondue. - C’est
complètement idiot. Elle fond. C’est tout. Tu es sûr que c’est un grand
auteur ? - Oui. Il
est anglais. - Ah,
c’est sans doute pour ça… Il se mit à courir tout d’un coup. Je le suivis de loin. Il enjamba une passerelle et marcha tout droit jusqu’à l’église du Saint Esprit où, sortant une petite bouteille de plastique de sa poche il puisa de l’eau dans le bénitier. - J’ai enfin un vrai cadeau pour sa grand-mère ! - Pour
toi, de l’eau bénite c’est un beau cadeau ? Il crut que je me
moquais de lui. Il me regarda, éberlué et me tourna le dos. Puis revenant sur
ses pas, il arracha mon sac et fonça comme un fou dans les pyramides d’ombres
empilées sous les toits. Je l’ai perdu de vue à ce moment là. J’étais déçue.
De lui, de moi. Le monde entier m’a semblé s’enfoncer dans un précipice
bancal. J’avais besoin de sa petite silhouette comme boussole pour
m’embarquer sur le temps qui vient. Il m’était tout à coup aussi
indispensable que les souvenirs de mon enfance. Je criais son nom de ci de là
comme une insensée. J’étais orpheline d’un orphelin. Je marche, désolée. Je n’arrive pas à apprivoiser ce
que je vois. Bric à brac. Pans de murs. Poésie de la ville au soleil.
Ruelles. Immeubles branlants. Banlieue aux murs d’argile. Guirlandes tristes
de piments d’Espelette à la couleur sanguine, cœurs allongés aux bouts de
leur ficelle. Organes transplantés de mon angoisse. Un homme arrive. Il a
l’autorité innée de celui qui sait. Je lui parle du petit voleur. Il coupe ma
culpabilité avec son grand regard couteau et ne m’en tend que la moitié. Déjà
je lui suis infiniment reconnaissante. Je sens la sueur couler de mon front.
Elle me relie à la chaleur qui règne. Mais il y a quelque chose d’irréel dans
cet homme qui gesticule, dans ce décor que le soleil découpe, dans ce dédale
de petites rues que l’homme se met à contourner, examiner, presque à
renifler…. Comme si l’enfant était un petit soldat perdu dans un jeu de
stratégie et qu’exprès, pour pimenter le jeu, il avait laissé des traces
tangibles de son passage. L’homme hume l’air comme un chasseur, un limier
dans ce monde étranger pour moi. Nous allons au commissariat. Il interroge ses collègues assis dans des bureaux frais, attablés devant des piles de paperasses roses. C’est comme s’ils décryptaient un mystère fondamental. Mais c’est moi qui vacille sous des lois inconnues, des rites dont l’explication m’échappe, un rapport à l’enfance que je ne saisis plus …et il y a cette langue étrange qui semble enfermer dans ses mots une quantité de secrets anciens. Je leur dis ce que je sais : le prénom de l’enfant, son âge approximatif, la tante Garaxane…
On a retrouvé Toan. Il n’a plus cet air fanfaron de tout
à l’heure. La bouteille d’eau sacrée ne déforme plus sa veste. Il courbe les
épaules comme si la douleur de coups de ceinture s’inscrivait au creux de ses
omoplates : fantôme de punition future ou réminiscence de fautes expiées
déjà sur ce mode… Qu’ai-je à faire de ce minois barbouillé, de ses yeux
baissés, fautifs, de sa tignasse
trempée, de toute cette hypothèse d’enfant martyr mise à mal par l’image un
peu veule qu’il donne à voir. Je ne le reconnais plus. Je n’ai rien à lui dire. Mais je
touche son col, là où les cheveux rebiquent. Il n’arrête pas mon geste. Cet
acte d’indifférence, d’abandon infime, me bouleverse. Qu’a-t-il à expier du
monde, déjà ? Qu’ai-je à expier du monde, encore ? Quelque part on entend crier. L’homme tourne la tête
vers ce cri. Son devoir l’appelle. Il nous tourne le dos, soudain pressé… Les
gémissements nous laissent indifférents, l’enfant et moi. Ils bercent notre face
à face. Ils meublent la distance qui nous sépare. Nous sommes debout,
vivants. Nous restons silencieux. L’enfant me regarde en dessous. Son
expression tourne autour d’une satisfaction grandissante. Ma peine s’élime à
chacun de ses regards. Je lui demande de me conduire chez sa grand-mère. On
ne sait pas encore ce qu’on va pouvoir se dire. Mais ma mélancolie s’échappe
de la ville, évaporée par le soleil qui tape avec application. © Monique COUDERT Un très bel Haiku de Monique Comme un tambourin Je suis arrivée
en avance au rendez-vous. Pour m’occuper, j’ai traîné au marché de la
création, derrière Montparnasse. Au milieu de bijoux extravagants j’ai dégoté
de jolis pendentifs en corail. Je les ai mis aussitôt à mes oreilles comme si
c’était des grigris capables de me protéger. J’ai frémi en faisant le chèque
à l’artisane, à cause de la somme astronomique demandée mais aussi à cause de
la date : vendredi 13 ! J‘ai craint, d’un coup, que cette journée
ne soit placée sous les pires auspices, mais pour faire un bon article, il
faut bien prendre des risques. Alors, allons-y… Mon
« contact » m’attend déjà. Veste et chapeau de cuir noir, nez un
peu écrasé, il ressemble à Jean Gabin. Je fais miroiter mes nouvelles boucles
d’oreilles à la lumière pâlichonne du club. Je lui fais jurer qu’on ne fera
que « regarder » mais au bout de trois pas dans le couloir aux
miroirs, je comprend que ce ne sera pas facile. Mon métier n’est pas de tout
repos. Imaginons que je visite une tribu étrangère… On s’installe
au bar, tous deux perchés sur nos tabourets. Il me regarde. Je ne lui plais
pas vraiment. C’est évident. Et pourtant, plus aimable que moi, il n’y a pas…
Lui, me plait-il ? Bof ! Ca n’a pas grande importance. Sauf que… enfin…
Le club n’accepte que les couples. Je ne suis pas très à l’aise. Touché par
mon embarras, il frôle ma jambe avec assez de complaisance pour que je le
crois sincère. Caressant ma main très gentiment, il commence à bavarder. Au
début il n’est question que de littérature. Vieux papiers. Bibliophilie. Mais
petit à petit les récits deviennent scabreux. J’ai l’impression d’entendre
les mémoires de Casanova. Ca doit l’amuser de me choquer. Outre des regards inquisiteurs
pour repérer, chez les nouvelles arrivantes, de possibles partenaires, il se
plonge avec un bonheur évident dans le catalogue de ses aventures. Moi,
j’écoute, subjuguée. Quand on ouvre une boite de velours triste, il y a
quelquefois un vrai bijou caché au fond. Mais je n’ai
pas le temps de me demander ce que je vais trouver dans l’écrin sordide car
il me pousse au premier étage pour les travaux pratiques qui illustreront ses
propos. Je traîne un peu la patte car je sais que je ne vais pas m’en tirer
comme ça. Il m’a promis de partir sur un simple geste de ma part. Oui mais…
On vient d’arriver. Alors,
fataliste, je regarde dans les petites niches aménagées le long de la piste
de danse. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité et je dénombre de nombreux
couples installés comme des abeilles dans leur alvéole. Les femmes sont
toutes d’un certain âge. Elles font d’ailleurs de jolis efforts pour le faire
oublier… Mon initiateur
arbore un splendide costume-cravate dont il quitte bientôt le pantalon, ce
qui est assez rigolo. On voit rapidement se balancer sa jolie cravate de soie
jaune sous le nez des donzelles forniquées avec un grand sens du devoir.
Pendant ce temps, je me cache derrière un pilier et je voudrais bien qu’on
m’oublie. Sans trop savoir comment, je me retrouve face à un homme qui exige
de moi une coopération particulière. Je m’empresse de déguerpir. Une ou deux
femmes demandent aussi un petit coup de pouce, j’y vais avec des pincettes,
comme on caresse prudemment un chien inconnu de peur de se faire mordre. De
temps en temps, au milieu de tout ce salmigondis, je repère la cravate jaune
de mon compagnon, toujours complaisamment occupé à satisfaire celle qui lui
demande. Quel homme charitable ! Je sais bien qu’il me suit du regard
pour jauger ma progression. J’accepte des mains sans en savoir la provenance,
essayant même de fermer les yeux pour m’appliquer. Ca ne permet pas, bien au
contraire de m’impliquer. Décidément, on ne se refait pas. J’aime beaucoup
les contacts humains… mais seulement dans les livres de sociologie. Comprenant que
mon compagnon va m’inviter à une participation au capital de deux femmes et
deux hommes juxtaposés comme les frères Ripolin, je commence un retrait
prudent. Il essaye, en me regardant d’un drôle d’air de pincer les seins
d’une blondasse assez gentille pour lui rendre la pareille. Sans doute
veut-il déclencher chez moi un peu d’envie. Oh ! Il réussit, mais c’est
plutôt l’envie d’être ailleurs. Entre deux
choses inévitables, je prends un peu de champ. Au bord d’un divan de skaï
rouge je fais un peu de gym, histoire de prendre de l’exercice. Mais je suis
- mon initiateur a exigé ce détail au téléphone - en bas noirs. Mon
attitude gymnique est donc mal interprétée. Je sens une main par ci, une
caresse par là. Bon. Ca va, ça va, y a pas le feu, on y retourne. L’ambiance
n’est pas à la rigolade. Le skaï émet des bruits de succion. Quelques
râles, des vêtements épars, des kleenex, une banale musique de fond,
quasiment de bas-fond. Quel ennui ! Un petit jeune
homme à la chemise rose est comme moi, un peu en marge. Il me suit comme un
toutou et s’installe, à mes côtés sur le divan, à une distance quasiment
respectable. Pour en savoir davantage sur le comportement humain, je lui
demande où est son amie. Il me désigne celle qui, en petite tenue, subit les
assauts, à ce que j’ai pu en juger dans le fouillis, d’au moins deux hommes
et demi. Il ajoute, très fier de ce hardi palmarès :”C’est ma femme”. Je ne
peux pas m’en empêcher. Je le force à se lever du divan et je le pousse gentiment
vers sa légitime en lui murmurant : « Mais occupe-toi d’elle, quand même
! ». Paroles qu’il s’empresse de ne pas suivre, puisqu’il me tourne le
dos et me traite de Bas Bleu ! En plus du reste, il doit être daltonien,
le pauvre, car j’ai des bas noirs… Je boude un
peu, toute seule sur mon divan quand mon compagnon à la cravate jaune, pris
d’un (léger) remords me rejoint et me demande poliment de me mettre à quatre
pattes. Je prononce la deuxième et dernière phrase intelligible entendue au
palais des affreux borborygmes : ” Ne vous croyez pas obligé”. Ouf. Il trouve
très vite une intérimaire. Elle a le plaisir de voir la cravate jaune se
balancer au dessus d’elle. Je ne ressens
rien. Ni excitation, ni dégoût. Mission accomplie. Vini. Vidi. Vici. Je voulais
voir et bien, j’ai vu. J’ai vu au moins vingt culs. Je peux être témoin à
charge puisque, sauf votre respect, je n’ai pu l’être à décharge…. Enfin repu, mon
initiateur remet son pantalon, me ramène au bar et reprend ses confidences
comme si l’intermède du premier étage n’avait pas eu lieu. J’ai droit à
l’histoire de son adorable épouse dont il est éperdument amoureux. Ah
oui ? Il les aime toutes, toutes, toutes les femmes, mais ensemble et en
même temps. Sa présence dans cette boite échangiste n’est qu’un exercice
d’application de son fonctionnement amoureux. La conversation est autrement
plus intéressante que les ébats sur divan de skaï de tout à l’heure. Il m’en
raconte des choses ! On se quitte
bons amis. Je somnole dans
mon train de banlieue… Je pense que la promiscuité sexuelle n’est pas le
moyen idéal pour trouver le Nirvana. Tout ça manque d‘amitié, de vrais
échanges et surtout de gaieté. Je pense à tous ces amants de hasards
emberlificotés dans des rites tribaux qui, décidément me resteront étrangers.
Dans quel état sont-ils, le soir, pour manger la soupe de légumes que leur
femme a préparé, hein ? D’ailleurs
moi-même, je ne suis pas en grande forme. Ce qui m’amène à penser aux hommes
de ma vie et à leurs réactions s’ils connaissaient mes conditions de travail.
Mon mari, raide mort. Mon père, outré. Mon fils, goguenard. Je ne dirais rien
à personne. Il n’y aura que le rédacteur en chef à savoir que mon article sur
les clubs échangistes est sérieusement documenté. ©
Monique Coudert Dante était là, tranquille sur son fauteuil avec une
floraison de rêves à éclore dans la mémoire quand les trois femmes l’ont
réveillé. Elles discutaient et imposaient de plus en plus fort leur point de
vue contradictoire sur ce que le vieil homme devait faire. Sa femme, agitée
et nerveuse comme une petite souris, avait une voix pointue qui striait
jusqu’aux ombres des murs. Marthe, sa sœur, longiligne et sévère dans son
tailleur de laine, grondait comme un torrent sourd. Seule la servante parlait
posément. Et comme le grand conseil des femmes n’altérait pas la sérénité du
vieillard, il les regardait tour à tour, amusé. Il finit par attraper au bond
un ordre qui lui convenait : partir au jardin avec la servante. Il se leva
en tremblant de son fauteuil et regarda intensément Philomène, l’élue du
jour. Ce regard impérieux suffit. Elle s’avança d’un pas vers lui et commença
à se déboutonner comme si elle allait alimenter un nourrisson. Elle défit sa
blouse et apparut dans une combinaison de satinette noire. Son visage serein
ne marquait aucune émotion. Elle offrit son bras au vieillard. Les deux
autres femmes semblaient pétrifiées et vaincues. Marthe tout à coup s’anima
et se précipita pour leur ouvrir la porte vitrée. Elle se prosterna au
passage du couple étrange, brinqueballant, découpé en contre-jour dans
l’éclat tonitruant du zénith. Et ils partirent, enlacés dans l’allée
qui serpentait, mais s’arrêtèrent soudain. L’épouse hurlait,
hystérique : — Ton chapeau ! Tu n’as
pas mis ton chapeau ! Avec ce soleil, tu vas attraper la mort ! Haussée sur la pointe des pieds, elle
essayait de décrocher le panama de la patère de rotin sans que sa belle-sœur
ne fasse un geste pour l’aider. Elle réussit enfin à attraper le couvre-chef
à force de sauter comme une gamine devant une vitrine. Elle se précipita vers
le couple arrêté dans sa valse lente au milieu des espaliers de vignes en
brandissant le chapeau de paille comme un trophée. Dante consentit à se
pencher vers elle pour se faire couronner. La servante attendait, patiente.
Ils repartirent, l’un appuyé sur l’autre, vers la roseraie et ses senteurs
magnifiques. Au bord de l’allée, les deux autres femmes, silencieuses,
isolées comme deux passagers mélancoliques devant un navire qui s’éloigne. © Monique COUDER
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