Un Nouvelliste : Roger DELAPORTE Roger,
avec une plume allègre, nous entraîne dans des histoires bien noires, non
dénuées d'humour. Dans un crescendo savamment concocté, il nous mène vers un absurde
qui fait froid dans le dos. A sa manière, il fustige les travers de la
société actuelle et en particulier, dans le texte qui suit, il s'interroge
sur l'impact des séries télévisuelles sur les jeunes cerveaux. Gageons que
les dégâts ne seront pas irréversibles ! Une journée merveilleuse * Je
suis une fille de douze ans, tout le monde dit que je suis gentille, et je
crois que c'est vrai. En tout cas, j'essaie … Avec mes copines le grand jeu
consiste à se prendre pour des vedettes de la télévision. Comme ça je
m'appelle Jenifer, normal puisque je suis petite, brune et nerveuse, la
grande blonde un peu bête est Elodie et ma voisine aux yeux verts est
Nolwenn. On s'amuse bien. Gentiment. Nous
nous retrouvons tous les jours au pied de mon immeuble et nous allons au
collège ensemble, à pied. Il n'est pas bien loin, avec un quart d'heure de
marche normale on y arrive, sans problème. Le
soir, Nolwenn et moi attendons Elodie qui a souvent des cours de soutien ou
de méthode, elle a des difficultés, la pauvre, et nous rentrons
tranquillement toutes les trois. Nous en profitons pour flâner un peu,
regarder les boutiques, jeter un petit coup d'œil à la Maison de la Presse,
comme ça nous avons des nouvelles de nos idoles. Ainsi j'ai appris que ma
vedette préférée avait eu un enfant. J'espère que ça ne la changera pas trop.
Elle suivra sans doute un régime. Depuis
quelques temps, un individu attire notre attention. Il s'agit d'un homme âgé,
cheveux blancs, habillé très correctement, qui regarde partout et n'hésite
pas à nous dévisager. Il arbore de longues moustaches poivre et sel. Pour
cette raison, nous l'avons surnommé "Big Moustaches ", car nous
apprenons l'anglais au collège, il faut en profiter. Ce surnom nous permet de
vaincre la peur que son regard nous inspire. Nous avons l'impression qu'il
nous déshabille du regard et nous n'aimons pas du tout ça. Nous
faisons tout pour l'éviter mais ce n'est pas toujours possible. Dommage. La
vie est mal faite. Et ce n'est pas nous y qui changerons quoi que ce soit . Nous
nous racontons des histoires terribles, inspirées par les faits divers
décrits à la télévision, il en est le " héros ", ou, plutôt, le
monstre de service. Donc
ce matin-là, je me suis réveillée en retard et quand je suis descendue, mes
deux copines étaient parties. Pas grave, je me dis, je me hâte et parviens au
coin de la rue. " Bien assimiler la perpendicularité
intersectionnelle et en tirer les conséquences en termes de trajectoire
" a dit un jour le professeur de
mathématiques pour décrire une situation semblable. Il cause compliqué avec
plaisir. Moi je dis qu'il faut tourner à droite, plus facile à comprendre. Seulement
voilà : ce n'est pas tout à fait l'heure habituelle et, au virage en question,
je me retrouve nez à nez avec devinez … Big Moustaches … J'ai
peur. Je tremble. Je regarde tout autour de moi, pas de passant compatissant
pour me venir en aide. Juste une petite vieille qui ne pourra guère m'aider,
elle peine à marcher aidée d'une canne, elle est à la limite de la survie. Et
ce terrible individu qui, soudain très aimable, me propose un bonbon. Je
refuse dignement, comme maman m'a dit. Toujours personne de valable en vue. Mécontent
Big Moustaches fronce les sourcils, soupire, me saisit fermement par le bras
et m'emmène. Il est costaud. Je suis paralysée par la peur et me laisse
faire, bêtement. Je le suis, si l'on peut dire. Il me fait monter dans sa
voiture, une grosse bagnole de luxe. Il a du pognon, ce type. Soudain je
réalise, je me secoue, j'essaie d'ouvrir la portière, rien à faire. Il a mis
sans doute la sécurité enfants. Une saleté d'invention ce truc-là. Devrait
être interdite. Il
faut que je me sauve. Je réfléchis. J'enlève mon cartable de mes épaules et
je guette. Il faudra que je profite de la sortie de la bagnole, sinon … Il ne
m'a pas endormie, comme ils disent à la télé, c'est déjà çà. Pas dû prévoir
de m'enlever ce matin, il n'a pas emporté son produit pour endormir. A un
arrêt pour feu rouge je frappe au carreau mais la voiture voisine ne réagit
pas, il s'en fout, il ne veut pas d'histoires, ce con. Un français, sans
aucun doute. Enfin
on arrive, chez lui, je suppose. Il descend et m'ouvre, il me saisit, mais je
suis vive comme un vermouron, je
glisse entre ses sales pattes, je m'échappe ! Et je traverse la rue à toute
vitesse, sans regarder .... Un choc. Puis plus rien. * Et
c'est comme ça que je me retrouve à l'hôpital. J'ai très mal à mon côté
droit. Une infirmière était là, à mon réveil. Elle m'a expliqué : -
Tu as été renversée par une voiture. Les passants ont appelé le SAMU. Tu es
arrivée inconsciente ici. Nous ne savons rien de toi. Nous voulons appeler
tes parents, donne nous leur numéro de téléphone. Comme
je ne réponds pas elle continue : -
Tu ne dois pas avoir peur ici : je suis grand-mère et j'ai trois
petits-enfants que j'aime bien. Allez, sois gentille, donne-moi ce numéro. Je
me prépare à lui donner lorsque, soudain, la porte de ma chambre s'ouvre, un
infirmier entre, une seringue à la main: c'est Big Moustaches! Je hurle : -
C'est lui qui m'a enlevée ! Protégez-moi ! La
grand-mère infirmière se dresse, toute étonnée, et barre la route à Big
Moustaches. Celui-ci, l'œil mauvais et la mousse aux lèvres, brandit sa
terrible seringue. La grand-mère infirmière hurle -
Non ! C'est à moi qu'on a donné l'ordre de la tuer ! Pas à toi ! C'est mon
tour ! Tu veux me voler ma prime ! Attirées
par le bruit, du couloir viennent en courant deux autres blouses blanches qui
contemplent la scène sans intervenir. Doit être fréquent. Il hurle: -
On peut partager, si tu veux ! -
Non ! J'ai besoin d'argent et je n'ai pas fait mon quota ! répond la
grand-mère infirmière, il faut que je nourrisse ma famille ! La
bataille à coup de seringues s'engage, indécise et sauvage. La petite table
valse, renversée brutalement, je suis terrorisée. Un pépère bien sapé entre
et dit : -Je
vais vous mettre d'accord ! C'est moi le chef ! Nous n'avons pas été
performants lors de la canicule, il nous faut rattraper le retard pris par
rapport aux objectifs ! Donnez moi une seringue, je vais m'occuper d'elle! Les
autres ont beau protester, rien n'y fait, ce doit être le chef de service et
lui aussi veut du pognon. Mais Big Moustaches trépigne et la grand-mère
infirmière se déchaîne, son petit-fils a faim … La situation est compliquée,
compliquée, je ne comprends rien à tout ça. Finalement, après des palabres
épuisantes, ils vont tirer au sort mon assassin. Qui
me tuera ? Je
me réveille en sueur, maman est en train de me secouer comme un prunier: -
Maman, j'ai fait un gros cauchemar. Elle
me regarde avec tendresse et dit, tout doucement : -
Tu ne regarderas plus la télévision le soir, ma petite chérie. J'ai
gagné ma journée. FIN © Roger DELAPORTE |